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M7 × BRAISE

LA GARANTIE

À onze heures vingt-sept, le grille-pain avait déjà été rapporté deux fois. La première fois, on lui avait dit que le problème venait probablement de la prise. La deuxième, qu’on ne pouvait pas reproduire la panne. Cette fois-ci, Luc avait apporté une tranche de pain dans un sac Ziploc. Elle était légèrement écrasée parce qu’il avait mis le sac dans la poche de son manteau avant de prendre l’autobus, et pendant le trajet il avait oublié pourquoi il avait quelque chose de mou contre la hanche. Le magasin se trouvait dans un centre commercial de Brossard construit à l’époque où on supposait encore que les gens auraient toujours envie d’entrer quelque part pour acheter un grille-pain. Il avait plu toute la matinée. Le tapis gris devant les portes automatiques était noir d’eau et de sel, même si on était seulement en novembre. Luc attendait au comptoir du service à la clientèle avec le grille-pain dans sa boîte originale, boîte qu’il avait conservée six ans parce que son père conservait les boîtes et qu’il avait hérité de cette habitude sans hériter d’une raison. Devant lui, une femme essayait de retourner un aspirateur vertical dont le réservoir contenait encore une quantité visible de poussière. L’employé lui expliquait qu’il ne pouvait pas reprendre un appareil utilisé. La femme disait qu’elle avait évidemment dû l’utiliser pour découvrir qu’il ne fonctionnait pas. L’employé disait qu’il comprenait. La femme disait qu’il ne comprenait manifestement pas. Luc regardait les petites boules de poussière prises contre le plastique transparent et se demandait si elles provenaient toutes de chez elle ou si l’aspirateur avait déjà été retourné par quelqu’un d’autre. Il pensa que ce serait une bonne arnaque, mais une arnaque sans bénéfice clair. Quand son tour arriva, il posa la boîte sur le comptoir et dit : « C’est encore moi. » L’employé n’était pas celui des deux autres fois. Il avait peut-être vingt-deux ans, une moustache très mince et un porte-nom indiquant MATHIS. Mathis répondit : « Oui? » Luc comprit que encore moi n’avait de sens que pour lui. Il sortit le grille-pain, le câble, le manuel plié, la petite carte de garantie et finalement la tranche de pain. Mathis regarda le pain. « J’ai apporté une tranche. » Mathis regarda Luc. « Pour vous montrer. » Mathis regarda de nouveau le pain. « D’accord. »

Le problème était extrêmement simple et, pour cette raison, difficile à expliquer sans avoir l’air d’un imbécile. Le grille-pain fonctionnait. Il fonctionnait même très bien. Seulement, de temps en temps, le levier remontait presque immédiatement et il fallait recommencer. Pas toujours. Une fois sur cinq, peut-être une fois sur huit. Luc avait commencé à compter après le premier retour : trente-sept fonctionnements normaux, six remontées immédiates. Puis il avait cessé de compter parce qu’il s’était entendu penser trente-sept contre six en prenant sa douche et avait trouvé ça inquiétant. Mathis brancha l’appareil dans une prise derrière le comptoir. Luc lui tendit la tranche. « Vous voulez vraiment qu’on mette ça dedans? » demanda Mathis. Luc dit oui. Mathis introduisit le pain et abaissa le levier. Il resta en bas. Les résistances commencèrent à rougir. Une odeur de poussière chauffée apparut presque immédiatement, suivie de celle du pain. « C’est pas à chaque fois », dit Luc. Mathis acquiesça avec le sérieux prudent des employés qui comprennent qu’un client a déjà raconté son histoire à quelqu’un d’autre et qu’ils risquent maintenant d’en hériter. Au bout d’une minute, la tranche sauta. Beaucoup trop pâle. Luc la retourna, la remit dans la fente et demanda à Mathis d’essayer encore. Le levier resta en bas. « Encore », dit Luc. Mathis essaya. Le levier resta en bas. Au quatrième essai, la tranche avait les coins noirs et le centre brun foncé. Une petite fumée montait du bord. « On va peut-être arrêter », dit Mathis. Luc regarda le grille-pain comme s’il venait de se faire trahir publiquement par quelqu’un avec qui il partageait un appartement. « Il le fait chez moi. » Mathis dit qu’il le croyait. C’était probablement pire que s’il avait dit le contraire.

Luc avait acheté le grille-pain après la mort de son père. Pas immédiatement après. Il n’existait aucune relation entre les deux événements qu’il aurait été capable de défendre, mais les dates étaient assez proches pour s’être soudées. Son père était mort en mars; le grille-pain avait été acheté en avril. Il avait coûté quatre-vingt-neuf dollars, ce qui lui avait semblé beaucoup pour un appareil dont la fonction consistait à rendre le pain plus sec, mais le vendeur lui avait expliqué qu’il était « vraiment durable ». Son père aurait acheté celui à vingt-neuf dollars. Son père achetait toujours l’objet le moins cher qui n’était pas manifestement jetable, puis le réparait jusqu’à ce que la somme du temps consacré aux réparations dépasse plusieurs fois la valeur de l’objet. Dans le cabanon derrière sa maison, Luc avait trouvé trois perceuses dont deux ne fonctionnaient plus, dix-sept tournevis plats, un pot de vis mélangées pesant probablement quatre kilos, des morceaux de contreplaqué trop petits pour servir à quoi que ce soit et vingt-trois petits pots de yogourt lavés contenant des clous, des rondelles, des écrous, des fusibles, des ressorts et des choses métalliques que Luc n’avait pas reconnues. Il avait jeté les pots. Ensuite, il était retourné dehors, avait ouvert le bac brun, en avait récupéré quatre et les avait remis sur l’établi. Il ne savait toujours pas pourquoi. Six ans plus tard, ils étaient dans une boîte de déménagement dans son garde-robe, avec la carte d’assurance maladie expirée de son père et deux clés dont personne n’avait trouvé les serrures. Le grille-pain avait commencé à déconner à peu près au même moment où Luc avait finalement décidé de se débarrasser de cette boîte. Il avait sorti les objets, les avait alignés sur sa table de cuisine, avait rempli un sac-poubelle, puis tout remis dans la boîte. Ça non plus n’avait aucun rapport avec le grille-pain. Luc tenait beaucoup à ce qu’il n’y en ait pas.

Mathis consulta quelque chose sur son écran. « La garantie du fabricant est finie. » Luc lui montra la carte. « J’avais pris la prolongée. » Mathis demanda son numéro de téléphone. Luc le donna. Mathis tapa. Rien. Il demanda son ancien numéro. Luc lui en donna un autre. Rien. Son code postal au moment de l’achat. Luc s’en souvenait. Mathis tapa encore, puis trouva quelque chose. « Ah oui. » Luc ressentit une satisfaction disproportionnée. Il avait raison. Il existait dans le système. L’achat avait eu lieu. La garantie aussi. Mathis lut les conditions en silence, avec de petits mouvements des lèvres. « Elle finit dans trois semaines. » Luc dit : « Je sais. » Il le savait au jour près. « On peut l’envoyer en réparation. » Luc regarda Mathis, puis le grille-pain. « Réparer un grille-pain? » Mathis haussa légèrement les épaules. « C’est ce que ça dit. » Il imprima une feuille. Luc devait laisser l’appareil. Le centre de réparation aurait jusqu’à trente jours pour établir s’il était réparable. Si la réparation coûtait trop cher, on lui fournirait un appareil de remplacement d’une valeur équivalente. Si aucun appareil équivalent n’était disponible, il recevrait un crédit. « Pendant trente jours, je fais quoi? » demanda Luc. Mathis leva les yeux. « Pour vos toasts? » Luc entendit sa propre question revenir avec la précision exacte de son absurdité. « Oui. » Mathis réfléchit sincèrement. « Un four? » Luc avait un four. Il dit : « Ouais. » Mathis posa une étiquette sur le grille-pain et le glissa derrière le comptoir. Luc regarda l’appareil disparaître. « La tranche? » demanda Mathis. Luc l’avait oubliée. Elle était maintenant presque noire et dure comme une semelle. « Jetez-la. » Mathis la prit par un coin et la déposa dans une petite poubelle sous son poste.

Dehors, la pluie s’était transformée en quelque chose de trop fin pour mériter le nom de pluie mais assez froid pour entrer dans son col. Luc traversa le stationnement jusqu’à l’arrêt d’autobus. Il avait la boîte vide sous le bras. Il aurait pu la laisser au magasin, mais Mathis lui avait demandé s’il voulait la conserver et il avait répondu oui avant d’y penser. Dans l’abribus, une adolescente mangeait des nouilles dans un contenant en carton avec une fourchette de plastique. Un homme d’une cinquantaine d’années faisait défiler des vidéos sur son téléphone sans écouteurs. Toutes duraient environ quinze secondes. Un chien aboyait. Une femme riait. Quelqu’un disait you won’t believe. Une voiture démarrait. Puis un autre chien. Luc posa la boîte entre ses chaussures. Elle portait encore l’étiquette de prix de six ans plus tôt, décolorée mais lisible. 89,99. Il se demanda combien coûtait maintenant le même grille-pain. Il sortit son téléphone, chercha le modèle et découvrit qu’il n’existait plus. Le modèle qui semblait l’avoir remplacé coûtait soixante-neuf dollars. Il avait davantage de boutons. Les commentaires étaient partagés. Plusieurs personnes disaient qu’il grillait très bien. Une personne avait écrit : « Le levier remonte tout seul. » Luc ouvrit le commentaire. Trois personnes avaient indiqué qu’il leur avait été utile. Il faillit faire de même, puis remarqua que le commentaire datait de quatre ans et referma la page.

Chez lui, il posa la boîte vide sur la table. Son appartement était silencieux d’une manière différente quand un objet manquait, même un objet qui n’émettait normalement aucun son. Il ouvrit le garde-manger et regarda le pain. Il n’avait pas faim. Il ouvrit quand même le sac, prit deux tranches et alluma le four. Le four mit longtemps à chauffer. Il resta devant, les bras croisés, jusqu’à ce qu’il réalise qu’il n’avait aucune raison d’attendre debout. Il alla s’asseoir, consulta son téléphone, oublia le pain et revint quand une odeur de brûlé commença à remplir la cuisine. Une tranche était noire sur un côté et presque blanche sur l’autre. Il la mangea au-dessus de l’évier avec du beurre. Elle était mauvaise. Il mangea la deuxième aussi. Ensuite, il regarda la boîte du grille-pain sur la table et pensa qu’il devrait la mettre au recyclage. Il la plia. Le carton craqua aux endroits où il avait été plié la première fois, six ans auparavant. À l’intérieur, sous un rabat, il trouva un reçu qu’il n’avait jamais remarqué. L’encre thermique avait presque entièrement disparu. Il pouvait encore lire la date, le total et quatre chiffres de la carte utilisée. Au verso, il y avait une liste écrite au stylo bleu : ampoules / café / piles AA / grille-pain / appeler Luc.

Luc resta debout avec le morceau de carton dans une main et le reçu dans l’autre. Il reconnut immédiatement l’écriture de son père. Il ne pensa pas que c’était impossible. Il ne pensa pas que son père lui envoyait un message. Il ne pensa pas au destin, à une présence, à une coïncidence extraordinaire ou à quoi que ce soit qui aurait pu rendre la situation plus intéressante qu’elle ne l’était. Il comprit seulement que son père avait probablement acheté le grille-pain. Peut-être avec lui, peut-être pour lui. Il essaya de se rappeler. Avril, six ans plus tôt. Il revit vaguement un stationnement, puis comprit que le stationnement qu’il revoyait était celui qu’il venait de quitter. Il essaya plus fort. Rien. Son père était mort en mars. Il en était certain. Il vérifia la date du reçu. Avril. Il regarda l’écriture. appeler Luc. Il connaissait cette écriture. Il connaissait même la façon dont son père faisait ses barres de t, trop longues, presque agressives. Il retourna le reçu. Les quatre chiffres de la carte n’étaient pas ceux de son père. C’étaient les siens. Il resta là assez longtemps pour que le chauffage de l’appartement se mette en marche. Puis il comprit quelque chose de beaucoup plus banal : la liste n’était pas de son père. C’était la sienne. Depuis six ans, il avait oublié qu’à une certaine époque son écriture ressemblait à celle de son père.

Il s’assit. Il posa le reçu devant lui. Il écrivit appeler Luc sur une enveloppe avec un stylo bleu. Ce n’était plus tout à fait pareil. Il recommença. Il allongea la barre du t. Là, oui. Il essaya grille-pain. Oui. Il n’avait jamais su qu’il écrivait comme son père. Ou il l’avait su puis oublié. Il prit son téléphone et chercha une photo d’une vieille liste d’épicerie, quelque chose d’avant. Il trouva surtout des captures d’écran, des chats, des factures, une photo floue de son pied prise accidentellement, des photos du cabanon au moment de vider la maison. Il ouvrit celle de l’établi. Les petits pots de yogourt étaient encore là. En zoomant, il distingua derrière eux une feuille fixée au mur avec du ruban adhésif jauni. Son père avait écrit quelque chose dessus. Luc agrandit jusqu’à ce que les pixels deviennent des carrés. Impossible à lire. Il posa le téléphone. Il pensa à appeler sa sœur, puis regarda l’heure et décida qu’il le ferait plus tard. Il plia le reçu en deux et le glissa dans son portefeuille. Il mit la boîte du grille-pain dans le recyclage. Il resta quelques secondes devant le bac, puis retourna dans la cuisine sans la reprendre.

Vingt-six jours plus tard, il reçut un courriel automatique à 8 h 14. Votre produit est prêt à être récupéré. Il passa au magasin après le travail. Il ne pleuvait pas. Le tapis était sec. Mathis n’était pas là. Une femme appelée SONIA chercha son dossier, disparut derrière une porte et revint avec un grille-pain dans une boîte brune sans inscription. « Ils l’ont remplacé », dit-elle. Luc demanda s’ils avaient trouvé le problème. Sonia consulta la feuille. « Défaillance intermittente du mécanisme de retenue. » Il relut la phrase. C’était exactement le problème. Il ressentit un soulagement si pur qu’il en eut presque honte. Quelqu’un, quelque part, avait appuyé suffisamment de fois sur le levier pour le voir remonter. La panne avait existé sans lui. Il signa. Sonia lui souhaita une bonne soirée. Dans l’autobus, il garda la boîte sur ses genoux. Arrivé chez lui, il sortit le nouveau grille-pain, le brancha et y mit une tranche. Le levier resta en bas. Il essaya une deuxième fois. Puis une troisième. À la quatrième, il se trouva ridicule et arrêta.

Le lendemain matin, il fit deux toasts. Il mit du beurre sur la première et du beurre d’arachide sur la deuxième. Il mangea debout en regardant par la fenêtre de la cuisine. Une camionnette reculait dans l’entrée de l’immeuble d’en face. Quelqu’un avait laissé un sac d’ordures à côté du bac au lieu de dedans. Le ciel était gris. Son téléphone vibra sur la table. Sa sœur avait répondu au message qu’il lui avait finalement envoyé la veille : oui papa écrivait exactement comme toi lol. tu le savais pas? Luc regarda le message, puis sa toast. Il tapa non. Il effaça. Il tapa apparemment pas. Il envoya. Le grille-pain émit un petit clic en refroidissant. Luc termina son café. Avant de partir, il vérifia que l’appareil était débranché, tira sur la porte de l’appartement après l’avoir verrouillée, descendit les trois étages et marcha jusqu’à l’arrêt d’autobus. Il ne se passa rien d’autre.