M7 × Braise

Le Swinging Dick

Lire le prologue ↓ Montréal · automne 2026

Chapitres

Prologue — XXIII
  1. PPrologueLire
  2. Partie 1
  3. IChapitre ILire
  4. IIChapitre IILire
  5. IIIChapitre IIILire
  6. IVChapitre IVLire
  7. VChapitre VLire
  8. VIChapitre VILire
  9. VIIChapitre VIILire
  10. VIIIChapitre VIIILire
  11. IXChapitre IXLire
  12. XChapitre XLire
  13. XIChapitre XILire
  14. XIIChapitre XIILire
  15. XIIIChapitre XIIILire
  16. XIVChapitre XIVLire
  17. XVChapitre XVLire
  18. Partie 2
  19. XVIChapitre XVILire
  20. XVIIChapitre XVIILire
  21. XVIIIChapitre XVIIILire
  22. XIXChapitre XIXLire
  23. XXChapitre XXLire
  24. XXIChapitre XXILire
  25. XXIIChapitre XXIILire
  26. XXIIIChapitre XXIIILire
  27. XXIVChapitre XXIVEn écriture

With the taste of your lips, I'm on a ride
You're toxic, I'm slippin' under
With the taste of the poison, paradise
I'm addicted to you, don't you know that you're toxic?
And I love what you do, don't you know that you're toxic?
Don't you know that you're toxic?

Britney Spears — Toxic
Prologue

À l’Aigle Noir, il commandait une bière.

Il connaissait quelques visages. Pas les noms.

Il s’installait au bar.

Il regardait les hommes entrer.

Il regardait les hommes sortir.

Il buvait sa bière.

Puis une autre.

Le jeudi, le bar était assez plein pour qu’il puisse rester seul sans avoir l’air seul.

Vers minuit, il descendait au Stud.

Il connaissait moins de monde au Stud.

Ça lui plaisait.

La musique était forte.

Les lumières étaient basses.

Il commandait quelque chose de plus fort.

Il parlait avec un homme dont il oublierait le nom.

Il riait.

Il en commandait un autre.

Puis un autre.

Il ne savait plus très bien quelle heure il était.

Il sortait parfois prendre l’air.

La rue était pleine.

Des hommes fumaient devant les bars.

Des hommes riaient trop fort.

Des hommes se touchaient en attendant de traverser.

Steph regardait tout ça avec l’impression d’être dans une ville qu’il connaissait sans vraiment y vivre.

Il retournait à l’Aigle Noir.

Il y avait moins de monde.

Il commandait encore.

Il avait maintenant chaud.

Il parlait plus fort.

Quelqu’un lui demandait s’il allait bien.

Il disait oui.

Il disait toujours oui.

Il ne se souvenait plus du dernier verre.

Il se souvenait de la musique.

D’une main sur son épaule.

D’un visage.

Puis plus rien.

Blackout.

Partie 1

Chapitre I

Steph Drouin se réveilla dans son lit.

Il resta immobile quelques secondes.

Il était mouillé.

Il regarda le plafond.

Il avait pissé dans son lit.

Il se leva rapidement. Ses jambes étaient molles. Il traversa l’appartement jusqu’au lavabo et vomit.

Il n’eut pas le temps de réfléchir à la toilette.

Il vomit encore.

Puis il resta penché au-dessus du lavabo, les deux mains appuyées sur la céramique.

Il avait mal à la tête.

Il avait soif.

Il ne se souvenait pas être rentré.

Il ne se souvenait pas avoir pris le métro.

Il ne se souvenait pas avoir pissé.

Il se souvenait du Stud.

Après, rien.

Il prit une douche.

Il changea les draps.

Il mit les vêtements de la veille dans un sac.

Il sortit.

Sur Saint-Hubert, le matin avait déjà commencé.

Steph entra au McDonald’s.

Il commanda un déjeuner et un café.

Un gros café.

Il s’assit près de la fenêtre.

Il avait encore la bouche mauvaise.

Il mangea lentement.

Autour de lui, les gens mangeaient aussi.

Il les regarda.

Le McDonald’s était un endroit intéressant le matin.

Les étudiants.

Les travailleurs.

Les vieux.

Les gens seuls.

Les gens qui attendaient quelqu’un.

Les gens qui n’attendaient personne.

Il observa un homme en chemise qui mangeait un McMuffin en consultant son téléphone. Quarante ans environ. Probablement cadre intermédiaire. Marié peut-être. Deux enfants. Une maison en banlieue. Il avait une bague.

Steph regarda la bague.

Il n’avait aucune raison de penser que l’homme était marié.

Il corrigea mentalement son observation.

Bague au doigt gauche. Probabilité élevée.

Il regarda une femme assise seule à la table voisine. Elle avait posé son sac sur la chaise en face d’elle. Elle mangeait avec son téléphone dans l’autre main.

Protection territoriale.

Il sourit.

C’était absurde.

Il continuait quand même.

Le McDonald’s était un laboratoire.

Les gens y entraient avec leurs habitudes intactes.

Ils choisissaient une table.

Ils commandaient.

Ils s’installaient.

Ils occupaient un espace.

Ils regardaient leur téléphone quand ils ne savaient pas quoi faire de leurs yeux.

Ils faisaient semblant de ne pas regarder les autres.

Steph trouvait ça fascinant.

La veille, il avait passé plusieurs heures dans le Village à observer des hommes qui faisaient exactement la même chose.

Les comportements changeaient.

Les fonctions restaient.

Séduction.

Territoire.

Statut.

Affiliation.

Solitude.

Il but son café.

Il était trop chaud.

Il le but quand même.

Un jeune homme entra avec un sac à dos.

Il regarda la salle avant de choisir une table.

Steph suivit son regard.

Le jeune homme cherchait quelqu’un.

Ou une place.

Ou une table où personne ne pourrait s’asseoir avec lui.

Steph nota mentalement l’hypothèse.

Il se demanda pourquoi il faisait ça.

Il n’avait jamais étudié l’anthropologie.

Il étudiait la gestion.

C’était probablement la même chose, pensa-t-il.

Observer les gens.

Identifier leurs comportements.

Prévoir leurs réactions.

Trouver ce qu’ils veulent.

Il regarda son café.

Il ne savait même pas ce qu’il voulait, lui.

Il avait trente-trois ans.

Il habitait Rosemont.

Il étudiait à l’UQAM.

Et la veille, il avait bu jusqu’à oublier comment il était rentré chez lui.

Il reprit une bouchée de déjeuner.

Autour de lui, le laboratoire continuait de fonctionner.

Chapitre II

Ils entrèrent à six.

Steph les remarqua immédiatement.

Ils avaient tous plus de soixante ans.

Ils se connaissaient.

Ça se voyait.

Le premier tenait la porte pour les autres. Le deuxième lui donna une petite tape dans le dos en passant. Le troisième regarda la salle avant de choisir une table. Les trois autres suivirent.

Ils s’installèrent.

Ils parlaient déjà.

Pas tous en même temps.

Celui qui parlait était écouté.

Les autres attendaient.

Un des hommes racontait quelque chose avec ses mains. Les autres souriaient avant même qu’il termine.

Ils avaient probablement raconté cette histoire plusieurs fois.

Steph les regardait de sa table.

Ils ne regardaient presque pas leurs téléphones.

C’était la première chose qu’il remarqua.

Ils avaient leurs habitudes.

L’un commandait un café noir.

Un autre prenait du lait.

Un autre du sucre.

Ils n’avaient pas besoin de se demander.

Steph observa leurs gestes.

Ils se servaient sans demander.

Ils parlaient de gens que Steph ne connaissait pas.

Un prénom suffisait.

Un lieu suffisait.

Une date.

Un ancien appartement.

Un restaurant qui n’existait plus.

Ils pouvaient évoquer quelqu’un qui n’était pas là et les cinq autres savaient exactement de qui il s’agissait.

Une femme passa derrière leur table.

Elle connaissait l’un des hommes.

Elle s’arrêta.

Ils parlèrent moins d’une minute.

Elle repartit.

Le groupe reprit sa conversation sans transition.

Un des hommes se leva pour aller chercher quelque chose.

Les cinq autres continuèrent de parler.

Quand il revint, personne ne lui demanda où il était allé.

Steph trouva ça intéressant.

Il y avait une structure.

Pas de chef.

Pas de consigne.

Chacun savait quoi faire.

Dans une entreprise, on aurait appelé ça une structure informelle.

Il sourit.

Un des hommes éclata de rire.

Les autres suivirent.

Steph ne savait pas ce qui était drôle.

Il aurait voulu savoir.

À un moment, l’un d’eux sortit une photographie de son portefeuille.

Les autres se penchèrent.

Steph ne voyait pas l’image.

Ils la regardèrent longtemps.

Puis un silence s’installa.

Pas un silence gêné.

Un silence de reconnaissance.

L’homme rangea la photographie.

Quelqu’un posa une main sur son avant-bras.

Ils recommencèrent à parler.

Steph baissa les yeux vers son déjeuner.

Il se demanda depuis combien de temps ils se connaissaient.

Vingt ans.

Trente.

Peut-être plus.

Il n’en savait rien.

Ils avaient probablement été jeunes ensemble.

Ils avaient probablement bu ensemble.

Ils avaient probablement perdu des gens ensemble.

Certains avaient peut-être été amants.

L’idée lui traversa l’esprit.

Il regarda de nouveau la table.

Il n’avait aucun moyen de le savoir.

C’était peut-être ça qui l’intéressait le plus.

Ils avaient une histoire qu’il ne pouvait pas voir.

Et contrairement aux gens du Village, ils ne semblaient pas avoir besoin de la montrer.

Ils étaient simplement là.

Ensemble.

Quand le premier homme se leva pour partir, les autres commencèrent à ramasser leurs affaires.

Ils vérifièrent qu’ils n’avaient rien oublié.

Ils sortirent par petits groupes.

Steph resta seul avec son café.

Il regarda les six chaises.

Puis la porte.

La table était vide.

Ils n’avaient presque rien laissé derrière eux.

Quelques miettes.

Une serviette.

Rien d’autre.

Chapitre III

Le cours avait lieu à treize heures.

Steph arriva avec dix minutes de retard.

Il s’assit au fond.

Le professeur parlait déjà.

Une diapositive était projetée au mur.

L’asymétrie d’information.

Steph sortit son cahier.

Le professeur expliquait qu’une transaction supposait rarement que les deux parties disposent de la même information.

Le vendeur connaissait mieux son produit que l’acheteur.

L’acheteur le savait.

Le vendeur savait que l’acheteur le savait.

La transaction se faisait malgré tout.

C’était là que les choses devenaient intéressantes.

Le professeur prit l’exemple d’une voiture usagée.

Un vendeur savait si la voiture avait été accidentée.

L’acheteur ne le savait pas.

Le vendeur pouvait cacher l’information.

Il pouvait aussi la révéler.

Mais l’acheteur ne savait pas nécessairement si ce qu’on lui révélait était toute l’information.

Steph prit des notes.

Il aimait ça.

Ce n’était pas compliqué.

Il fallait seulement comprendre que les gens ne prenaient jamais une décision avec toute l’information disponible.

Ils prenaient une décision avec ce qu’ils croyaient savoir.

Et ils le savaient.

——

Le professeur parla ensuite de sélection adverse.

Lorsque la qualité réelle d’un produit était difficile à observer, les mauvais produits pouvaient finir par chasser les bons.

Les acheteurs devenaient méfiants.

Ils refusaient de payer trop cher.

Les vendeurs de bons produits quittaient le marché.

Il ne restait plus que les mauvais.

Steph leva les yeux.

Il regarda les autres étudiants.

Certains prenaient des notes.

D’autres regardaient leur téléphone sous la table.

Une fille au premier rang avait écrit presque chaque mot du professeur.

Un gars dormait.

Steph se demanda lequel d’entre eux avait l’information.

Le professeur continuait.

L’information n’était pas seulement une ressource.

Elle pouvait modifier le comportement des autres.

Si une personne savait quelque chose que les autres ignoraient, elle possédait un avantage.

Si les autres savaient qu’elle le savait, l’avantage changeait.

Si elle savait qu’ils savaient, ça changeait encore.

Steph arrêta d’écrire.

Il regarda l’écran.

Il pensa au groupe du McDonald’s.

Ils avaient tous des informations sur les autres.

Des informations accumulées pendant des années.

Des choses qu’ils n’avaient plus besoin de dire.

Ils savaient qui prenait quoi dans son café.

Ils savaient qui connaissait la femme qui s’était arrêtée.

Ils savaient qui était sur la photographie.

Steph, lui, ne savait rien.

Il avait pourtant observé la même scène.

Il avait vu les mêmes gestes.

Il avait entendu les mêmes mots.

Il n’avait simplement pas accès à l’information.

Il recommença à écrire.

Le professeur expliquait maintenant que l’information pouvait avoir une valeur même lorsqu’elle n’était jamais utilisée.

Savoir quelque chose sur quelqu’un pouvait suffire.

Il donna plusieurs exemples.

Une entreprise qui connaissait les habitudes de ses clients.

Un assureur qui connaissait mieux les risques.

Un employeur qui connaissait le marché du travail.

Steph pensa au Village.

Il avait commencé à remarquer les mêmes choses depuis longtemps.

Les gens savaient qui couchait avec qui.

Qui avait quitté quelqu’un.

Qui avait été expulsé d’un appartement.

Qui avait de l’argent.

Qui n’en avait plus.

Qui était malade.

Qui mentait.

Qui prétendait ne pas mentir.

Il n’avait jamais pensé à ça comme à de l’information.

C’était simplement la vie.

Le professeur changea de diapositive.

——

Information imparfaite et comportement stratégique.

Steph sourit.

C’était probablement ça.

Tout le monde savait quelque chose.

Personne ne savait tout.

Et personne ne savait exactement ce que les autres savaient.

Il nota la phrase.

Puis il l’entoura.

Le professeur continua son exposé.

Steph n’écoutait plus vraiment.

Il regardait la salle.

Il se demanda combien de choses étaient en train de se dire sans paroles.

La fille qui regardait son téléphone.

Le gars qui dormait.

Deux étudiants qui chuchotaient au fond.

Une main posée sur une cuisse.

Un regard qui durait une seconde de trop.

Il pensa aux hommes du Village.

À ceux qui se donnaient des airs.

À ceux qui jouaient les personnages qu’ils avaient appris à jouer.

À ceux qui semblaient parfaitement à leur place.

Il se demanda ce qu’ils savaient.

Et surtout ce qu’ils cachaient.

Le professeur passa à la diapositive suivante.

Steph baissa les yeux vers son cahier.

Asymétrie d’information.

Il souligna les trois mots.

Puis il pensa au Village.

Chapitre IV

Ce soir, Steph baisait.

Il descendit dans le Village avec ça en tête.

Pas de cours.

Pas de lendemain.

Pas de réflexion.

Il voulait rentrer avec quelqu’un.

À l’Aigle Noir, il prit une bière.

Un vieux monsieur s’assit à côté de lui.

Il devait avoir soixante-dix ans.

Steph lui parla.

Le monsieur était gentil.

Il parlait beaucoup.

Steph écoutait.

Il souriait.

Il n’était pas intéressé.

Le monsieur posa une main sur son bras.

Steph ne la retira pas.

Il termina sa bière.

Puis il l’embrassa.

Le vieux monsieur ferma les yeux.

Steph aussi.

Il n’y avait rien de désagréable.

Il n’y avait simplement rien.

Quand ils se séparèrent, le monsieur sourit.

Steph lui sourit aussi.

Il alla au bar.

Il commanda une deuxième bière.

Le monsieur resta à sa table.

Steph regarda ailleurs.

Quelques minutes plus tard, il ne le vit plus.

Il termina sa bière.

Puis il marcha jusqu’au Stud.

Il y resta assez longtemps pour en boire deux autres.

La musique était forte.

Les lumières étaient basses.

Il regardait les hommes.

Les hommes le regardaient.

Personne ne bougeait.

Steph sortit.

Il remonta Sainte-Catherine.

Il avait chaud.

Il marchait lentement.

Il regardait les vitrines.

Les terrasses.

Les hommes.

Il traversa au coin de Saint-André.

De l’autre côté de la rue, un homme le regardait.

Steph ralentit.

L’homme aussi.

Il était beau.

Grand.

Cheveux foncés.

Manteau noir.

Il avait quelque chose de différent.

Steph ne savait pas quoi.

L’homme sourit.

Steph sourit.

Ils restèrent quelques secondes à se regarder à travers la rue.

Puis l’homme traversa.

« Hi. »

« Hi. »

Ils marchèrent quelques pas ensemble.

« You live around here? »

Steph secoua la tête.

« No. Rosemont. »

« Oh. »

L’homme sourit.

« I’m staying at a hotel nearby. »

Steph le regarda.

Il savait déjà où ça allait.

Ça lui plaisait.

« What’s your name? »

« Steph. »

« I’m Daniel. »

Ils continuèrent de marcher.

Ils parlaient.

Steph ne comprenait pas tout.

Il s’en foutait.

Daniel lui plaisait.

Daniel le regardait quand il parlait.

Pas toujours dans les yeux.

Parfois plus bas.

Steph le remarqua.

Il sourit.

Daniel s’arrêta.

« Do you want to come back to my hotel? »

Steph le regarda.

Il n’avait pas besoin de réfléchir.

« Yeah. »

Daniel sourit.

Ils repartirent ensemble.

Steph regarda devant lui.

Il avait eu raison.

Ce soir, il baisait.

Chapitre V

Daniel habitait une chambre au dernier étage de l'hôtel. La fenêtre donnait sur le centre-ville. On voyait les lumières de Sainte-Catherine entre les immeubles, les voitures qui passaient lentement et les enseignes qui restaient allumées toute la nuit. Il posa sa carte sur la table, retira son manteau et demanda à Steph s'il voulait boire quelque chose. Steph dit oui. Daniel avait deux petites bouteilles dans le minibar. Ils choisirent chacun la leur et s'assirent sur le bord du lit.

Ils parlèrent longtemps avant de s'embrasser.

Daniel venait de Toronto. Il travaillait dans la technologie et passait deux jours à Montréal pour une réunion. Il connaissait déjà le Village, mais pas très bien. Steph lui expliqua quelques endroits. Daniel lui demanda lesquels il préférait. Steph en nomma trois, puis en détesta deux quelques secondes plus tard. Daniel rit. Il avait un rire discret, presque silencieux. Steph l'aimait.

Ils parlaient en mélangeant les langues. Steph cherchait parfois un mot en anglais. Daniel comprenait quand même. Il parlait français assez bien pour suivre une phrase simple, mais répondait presque toujours en anglais. Après quelques minutes, Steph ne faisait plus attention à la langue.

Ils parlèrent de Montréal, de Toronto, de leurs études, de leurs appartements, des bars qu'ils avaient fréquentés et des hommes qu'ils avaient rencontrés. Daniel avait des histoires. Steph aussi. Certaines étaient vraies. D'autres avaient probablement été améliorées avec le temps.

Ils riaient.

À un moment, Daniel demanda pourquoi Steph était descendu dans le Village ce soir-là.

Steph répondit qu'il voulait baiser.

Daniel sourit.

« At least you're honest. »

Steph haussa les épaules.

Il n'avait pas prévu de faire connaissance avec quelqu'un. Il n'avait pas prévu de monter dans un hôtel. Il n'avait pas prévu de passer plusieurs heures à parler avec un homme qu'il connaissait depuis moins d'une heure.

La soirée continuait quand même.

Ils s'embrassèrent.

Puis ils cessèrent de parler pendant un moment.

La chambre resta éclairée par les lumières de la rue. Les bruits du boulevard montaient jusqu'à la fenêtre. Une sirène passa au loin. Quelqu'un riait dans la rue.

Plus tard, ils recommencèrent à parler.

Ils étaient couchés côte à côte.

Daniel avait une main sous sa tête.

Steph regardait le plafond.

Ils parlaient moins fort maintenant.

Daniel lui demanda s'il aimait Montréal.

Steph réfléchit.

Il aimait certains endroits.

Il détestait certains autres.

Il aimait marcher la nuit.

Il aimait les bars où personne ne le connaissait.

Il aimait croiser des gens qu'il ne reverrait jamais.

Daniel lui demanda s'il était heureux.

Steph ne répondit pas immédiatement.

Il finit par dire qu'il ne savait pas.

Daniel ne chercha pas à interpréter la réponse.

Il dit simplement :

« Fair enough. »

Ils restèrent silencieux.

Puis Steph se mit à rire.

Daniel lui demanda pourquoi.

Steph ne se souvenait déjà plus.

Ils rirent tous les deux.

La nuit continua ainsi.

Ils s'embrassèrent encore.

Ils parlèrent.

Ils se touchèrent.

Ils dormirent un peu.

Ils se réveillèrent.

Ils recommencèrent.

À quatre heures du matin, Daniel commanda quelque chose à manger.

Ils mangèrent assis sur le lit, les assiettes posées entre eux.

Steph raconta une histoire de l'UQAM.

Daniel ne comprit pas la moitié.

Il riait quand même.

À cinq heures, la ville avait changée.

Les premiers travailleurs commençaient à apparaître.

La lumière bleue du matin remplaçait celle des enseignes.

Daniel ouvrit les rideaux.

Steph se leva.

Ils regardèrent Montréal depuis la fenêtre.

Il faisait presque jour.

Daniel demanda à Steph s'il voulait dormir encore.

Steph dit oui.

Ils retournèrent au lit.

Ils ne parlèrent plus.

Quand Steph se réveilla quelques heures plus tard, Daniel dormait encore.

Il resta immobile.

Il regarda l'homme à côté de lui.

Il ne connaissait pas son nom de famille.

Il ne connaissait pas son âge exact.

Il ne savait pas combien de temps il resterait à Montréal.

Il savait seulement qu'il avait passé la nuit avec lui.

Il se leva sans le réveiller.

Il s'habilla.

Avant de partir, Daniel ouvrit les yeux.

« You leaving? »

Steph sourit.

« Yeah. »

Daniel sourit aussi.

Ils s'embrassèrent.

Steph sortit de la chambre.

Dans le corridor, il resta quelques secondes devant la porte.

Puis il prit l'ascenseur.

La journée commençait.

Chapitre VI

Steph passa au dépanneur acheter des cigarettes.

Il remit son portefeuille dans sa poche et continua à marcher.

Il avait faim.

Le Village était différent le matin.

Les terrasses étaient presque vides.

Les bars étaient fermés.

Des employés nettoyaient devant les portes.

Quelques hommes marchaient dans la rue.

Steph entra au Continental.

Il demanda une table pour un.

Il s'assit près de la fenêtre.

Il commanda un brunch et un café.

Quand il regarda dehors, il remarqua le G.I. Joe.

Il connaissait l'endroit.

Tout le monde le connaissait.

——

Il but une gorgée de café.

Un homme entra au G.I. Joe.

Seul.

Steph le regarda disparaître derrière la porte.

Un autre sortit quelques minutes plus tard.

Seul aussi.

Il s'arrêta sur le trottoir.

Il regarda son téléphone.

Puis il partit vers l'ouest.

Steph mangea une bouchée de bacon.

Il y avait probablement plusieurs types d'habitués.

Ceux qui entraient sans regarder.

Ceux qui regardaient la porte avant d'entrer.

Ceux qui arrivaient avec quelqu'un.

Ceux qui ressortaient avec quelqu'un.

Il observa encore.

Deux hommes arrivèrent ensemble.

Ils parlèrent quelques secondes devant la porte.

Puis ils entrèrent.

Steph continua de manger.

Tu ne vas pas au G.I. Joe pour dormir.

Pour dormir, tu vas au Sauna Centre-Ville.

Il sourit.

Un grand brun passa devant la fenêtre.

Steph leva les yeux.

Il le suivit du regard.

Très beau.

Il continua de manger.

——

La taille semblait être un facteur important.

Il regarda de nouveau la porte du G.I. Joe.

Un homme plus âgé sortit.

Il fumait.

Il avait l'air satisfait.

Steph se demanda s'il était venu seul.

Il ne pouvait pas le savoir.

Il pouvait seulement observer.

Il aimait ça.

Les gens entraient avec une histoire.

Ils ressortaient avec une autre.

Parfois, ils ressortaient ensemble.

Parfois, séparément.

Certains regardaient leur téléphone immédiatement.

D'autres fumaient.

D'autres ne semblaient penser à rien.

Steph remarqua un homme qui sortait avec un sourire.

Il regarda autour de lui.

Puis il partit.

Steph se demanda ce qui pouvait provoquer ce sourire.

Il avait probablement une hypothèse.

Il ne la formula pas.

Une voiture passa devant le restaurant.

Derrière elle, un autre homme apparut.

Steph le regarda approcher.

Il était jeune.

Barbu.

Manteau noir.

Très beau aussi.

Steph ralentit sa fourchette.

L'homme entra.

Steph reprit son brunch.

Il commençait à voir un modèle.

Il y avait ceux qui semblaient chercher quelque chose.

Ceux qui savaient déjà ce qu'ils cherchaient.

Et ceux qui avaient probablement changé d'idée en chemin.

Il se demanda dans quelle catégorie il était.

Il pensa à Daniel.

Il sourit.

Il avait probablement changé d'idée.

Il termina son café.

Il sortit une cigarette.

Puis il regarda encore la porte du G.I. Joe.

Le Village continuait.

Il n'avait pas besoin de lui.

Steph fuma lentement.

Il regarda les hommes passer.

Il les connaissait de moins en moins.

Et il les trouvait de plus en plus intéressants.

It's happening again, happening again
Loses every part, here in tilted arm
I'm losing my defence every now and then
Back to present tense
Either way I go, I know
It's happening again

Celeste — Happening Again
Chapitre VII

Jeudi soir, Steph descendit dans le Village.

Il prit une bière à l'Aigle Noir.

Puis une deuxième.

Il parla avec un gars qu'il avait déjà vu.

Il ne se souvenait plus de son nom.

Le gars se souvenait du sien.

Ça lui plut.

Il commanda une autre bière.

Il se demanda pourquoi les gens retenaient certains noms et pas d'autres.

Il essaya de se souvenir du nom du gars.

Il échoua.

——

Au Stud, il rencontra deux étudiants de l'UQAM.

Ils parlaient de politique.

Steph les écouta.

Il n'était pas certain d'être d'accord avec eux.

Il n'était pas certain qu'ils savaient de quoi ils parlaient.

Il commanda une bière.

Puis une autre.

Il sortit fumer.

Il revint.

Il avait perdu les étudiants.

Il ne savait pas quand.

Il ne savait pas comment.

Il continua seul.

——

Plus tard, il était à l'Aigle Noir.

Il ne se souvenait pas d'avoir décidé d'y retourner.

Une fille était assise au bar.

Steph la regarda.

Elle le regarda.

Elle sourit.

Il s'assit à côté d'elle.

Elle avait les cheveux courts.

Elle portait une chemise blanche trop grande.

Ils commencèrent à parler.

Elle s'appelait Marianne.

Elle venait souvent dans le Village.

Steph lui demanda pourquoi.

Elle haussa les épaules.

« J'aime les bars où personne ne se demande pourquoi je suis là. »

Dubitatif, Steph trouva ça intéressant.

Il lui demanda ce qu'elle étudiait.

Elle ne répondit pas.

Elle lui demanda plutôt ce qu'il faisait.

« Gestion. »

Elle rit.

« Sérieusement? »

Steph rit aussi.

Ils commandèrent à boire.

Ils parlèrent de Montréal.

Des bars.

Des gens.

De ceux qu'ils connaissaient.

De ceux qu'ils ne connaissaient pas.

Marianne connaissait beaucoup de monde.

Steph commença à lui poser des questions.

Pas directement.

Il faisait semblant de parler d'autre chose.

Elle suivait.

Puis elle demanda :

« Tu connais Daniel? »

Steph s'arrêta.

Il la regarda.

« Daniel? »

« De Toronto. »

Il posa son verre.

« Ouais. »

Marianne sourit.

« Je pensais que tu le connaissais. »

Steph ne répondit pas.

Il ne savait pas quoi dire.

Il ne lui avait jamais parlé de Daniel.

Il ne lui avait pas dit son nom.

Marianne reprit sa bière.

« Ça fait des années qu'il vient ici. »

Steph la regarda.

Daniel lui avait dit qu'il connaissait Montréal.

Il ne lui avait pas dit qu'il venait depuis des années.

« Des années? »

« Ouais. »

Elle haussa les épaules.

« Longtemps. »

Steph regarda son verre.

Il pensa au cours.

Le vendeur connaissait une information que l'acheteur ignorait.

Il savait qu'il savait.

Daniel lui avait dit qu'il était à Montréal pour une réunion.

Marianne disait qu'il venait ici depuis des années.

Les deux pouvaient être vrais.

Il y avait plusieurs façons de raconter la même chose.

Steph regarda Marianne.

« Tu le connais bien? »

Elle sourit.

« Pas tant que ça. »

Elle but une gorgée.

« Mais je sais qui c'est. »

Steph sentit quelque chose se déplacer dans sa tête.

Il ne savait pas encore quoi.

——

Il commanda une autre bière.

Marianne lui demanda pourquoi il souriait.

« Rien. »

Elle le regarda quelques secondes.

Puis elle sourit à son tour.

Ils continuèrent de parler.

Steph ne lui posa plus de questions sur Daniel.

Pas ce soir.

Il avait compris quelque chose.

Il ne savait pas encore quoi.

La musique devenait plus forte.

Les conversations se mélangeaient.

Marianne parlait.

Steph l'écoutait.

Puis il oublia ce qu'elle disait.

Il regarda son verre.

Il en restait presque la moitié.

Blackout.

Chapitre VIII

Steph ouvrit les yeux.

Il resta immobile quelques secondes.

Plafond.

Le sien.

Bon signe.

Il regarda autour de lui sans bouger la tête.

Sa chambre.

Encore mieux.

Il passa une main sur le drap.

Sec.

Excellent.

Il ferma les yeux.

Il n’avait aucune idée de comment il était rentré chez lui.

Il essaya de remonter la soirée.

Marianne.

L’Aigle.

Daniel.

Un autre verre.

Après ça, rien.

Pas un souvenir flou.

Pas une image qui revenait tranquillement.

Rien.

Le film avait simplement arrêté.

Il chercha son téléphone à tâtons sur la table de nuit.

Il était branché.

Ça aussi, c’était rassurant.

Le Steph de la veille avait réussi à rentrer chez lui, à trouver son chargeur et à brancher son téléphone.

Un homme fonctionnel.

Apparemment.

Il regarda l’heure.

Puis les notifications.

Rien de catastrophique.

Pas d’appel manqué étrange.

Pas douze messages envoyés à quelqu’un qu’il n’aurait jamais dû contacter.

Il ouvrit ses textos.

Marianne.

Il fronça les sourcils.

Ils avaient continué à se parler.

Il remonta la conversation.

Pas longtemps.

Quelques messages.

Des affaires banales.

Il les lisait comme s’ils avaient été écrits par quelqu’un d’autre.

Puis, à la fin :

« Bonne nuit. »

Elle avait répondu :

« Toi aussi. »

Steph fixa l’écran.

Il avait donc eu une fin de soirée.

Une vraie.

Avec une conclusion.

Il avait dit bonne nuit à quelqu’un.

C’était presque élégant.

Le problème était qu’il n’y avait absolument pas assisté.

Il regarda l’heure du message.

Essaya de placer ça quelque part.

Impossible.

Il ouvrit son application bancaire.

Pas de taxi.

Pas d’Uber.

Un paiement qu’il reconnut comme probablement un dépanneur.

Ça n’aidait pas beaucoup.

Il regarda ses poches.

Son portefeuille était là.

Ses clés aussi.

Il avait encore ses deux souliers.

La soirée avait donc été, selon tous les indicateurs disponibles, un succès.

Il retourna dans la conversation avec Marianne.

Son pouce resta quelques secondes au-dessus du clavier.

Puis il écrivit :

« Bon matin. Je ne sais pas comment je suis rentré chez moi, lol... »

Il envoya.

Le message apparut à l’écran.

Il le relut.

Il aurait peut-être dû retirer le lol.

Non.

Le lol faisait beaucoup de travail.

Sans le lol, c’était inquiétant.

Avec le lol, c’était une anecdote.

Il posa le téléphone sur sa poitrine.

Daniel.

Il se souvenait très bien de cette partie-là.

Marianne le connaissait.

Ou, en tout cas, savait qui il était.

Daniel venait à Montréal depuis des années.

Cette information n’avait rien d’extraordinaire.

Les gens voyageaient.

Les gens revenaient dans les mêmes villes.

Les hommes gays revenaient dans les mêmes bars.

Il n’y avait rien là.

C’était précisément le problème.

Il n’y avait rien là, mais Steph continuait d’y penser.

Il se leva.

Sa tête protesta immédiatement.

Il resta debout au milieu de la chambre jusqu’à ce que le plancher cesse de bouger légèrement.

Dans la cuisine, il remplit un verre d’eau.

Il le but au complet.

Puis un deuxième.

Sur le comptoir, il trouva un sac de chips ouvert.

Il ne se souvenait pas de l’avoir acheté.

Le dépanneur.

Voilà.

Une pièce du casse-tête.

Il regarda le sac.

Bacon. Saveur artificielle.

Au moins, le Steph disparu avait du goût.

Son téléphone vibra dans la chambre.

Steph retourna le chercher.

Marianne.

Il ouvrit le message.

« Hahaha bon matin. »

Puis un deuxième apparut.

« T’étais pas mal parti quand je t’ai vu la dernière fois. »

Steph sourit.

Ça, il pouvait le croire.

Il écrivit :

« Ça explique absolument rien. »

Les trois petits points apparurent.

Disparurent.

Revinrent.

« Bienvenue dans ma contribution à l’enquête. »

Steph rit tout seul.

Enquête.

Le mot resta une seconde de trop dans sa tête.

Il posa le téléphone.

Ce n’était pas une enquête.

Il avait trop bu.

Il avait rencontré une fille dans un bar.

Elle connaissait un gars avec qui il avait couché.

Il était rentré chez lui.

Il avait acheté des chips.

Il avait envoyé bonne nuit.

Voilà.

Une soirée.

Steph regarda le sac sur le comptoir.

Puis son téléphone.

Puis ses clés.

Quelque part entre l’Aigle et ici, plusieurs heures de sa vie existaient sans lui.

Il prit une autre poignée de chips.

Il décida que ça pouvait attendre après le café.

Chapitre IX

Le café coulait.

Steph regardait l’heure.

Il avait encore le temps.

Pas beaucoup.

Mais assez.

Il pouvait prendre une douche, s’habiller, partir tout de suite après, marcher vite jusqu’au métro et arriver avec peut-être cinq minutes de retard.

Dix, maximum.

Il ouvrit le frigo.

Rien.

Il le referma.

Le rouvrit.

Toujours rien.

Il prit le lait.

Le café était prêt.

Il versa le lait dans sa tasse.

Puis regarda le carton dans sa main.

Il n’avait pas mangé.

Il faudrait manger.

Pas maintenant.

Après.

Après quoi?

Il regarda l’heure.

Il avait encore le temps.

Moins.

Son téléphone vibra.

Marianne.

« T’es vivant au moins. »

Steph sourit.

« Apparemment. »

Il posa le téléphone.

Il prit une gorgée de café.

Trop chaud.

Il ouvrit un placard.

Des céréales.

Il n’avait pas envie de céréales.

Il referma le placard.

Il alla dans sa chambre pour chercher un chandail.

Son lit n’était pas fait.

Il commença à le faire.

Pourquoi?

Il lâcha le drap.

Son téléphone vibra encore.

Il retourna dans la cuisine.

Rien.

Une notification d’application.

Il la ferma.

Il vit l’heure.

Il pouvait encore y aller.

Techniquement.

Il fallait juste arrêter de perdre du temps.

Il alla dans la salle de bain.

Ouvrit la douche.

Pendant que l’eau chauffait, il se regarda dans le miroir.

Il avait l’air de quelqu’un qui avait dormi quatre heures dans un autobus.

Il ne savait pas combien d’heures il avait dormi.

Il ne savait même pas à quelle heure il était rentré.

Il prit son téléphone.

La conversation avec Marianne.

« Bonne nuit. »

« Toi aussi. »

Il regarda encore l’heure du message.

Puis l’heure actuelle.

Il essaya de calculer.

S’il avait envoyé bonne nuit à cette heure-là, il avait probablement quitté le bar avant.

Ou après.

Bonne nuit pouvait vouloir dire n’importe quoi.

Il pouvait avoir envoyé ça en marchant.

Il pouvait l’avoir envoyé du dépanneur.

Il pouvait avoir continué à boire après.

Il pouvait avoir dit bonne nuit à Marianne puis l’avoir revue dix minutes plus tard.

Il ne savait rien.

La douche coulait toujours.

Il posa le téléphone.

Se déshabilla.

Sous l’eau, il essaya de penser à son cours.

Il ne se souvenait plus du sujet prévu aujourd’hui.

Il savait qu’il l’avait lu.

Ou qu’il avait prévu de le lire.

Il avait ouvert le PDF.

Ça comptait presque.

Il sortit de la douche.

Regarda l’heure.

Fuck.

Il s’essuya rapidement.

Chercha ses boxers.

En trouva un.

Chercha son chandail.

Le même qu’il était venu chercher dix minutes plus tôt.

Il enfila un pantalon.

Puis resta debout au milieu de la chambre.

Il pouvait encore arriver.

Vingt minutes de retard.

Peut-être vingt-cinq.

Le prof continuerait de parler.

Personne ne remarquerait vraiment.

Il prit son sac.

L’ouvrit.

Son cahier n’était pas dedans.

Il chercha son cahier.

Sur la table.

Non.

Dans la cuisine.

Non.

Sous son manteau.

Non.

Il trouva un reçu.

Il le regarda.

Dépanneur.

Deux heures dix-sept.

Chips.

Bouteille d’eau.

Gomme.

Steph resta immobile.

Deux heures dix-sept.

Enfin quelque chose.

Il prit le reçu avec lui dans la cuisine.

Le posa à côté de son café.

Le café était froid.

Il regarda l’heure.

Trente-cinq minutes de retard.

Il pouvait encore y aller.

Ce serait ridicule.

Mais possible.

Il s’assit.

Il regarda le reçu.

Deux heures dix-sept.

Il essaya de visualiser le dépanneur.

Aucune image.

Il regarda son téléphone.

Il ouvrit Maps.

Puis referma Maps.

Il ne savait même pas quel dépanneur.

Il ouvrit son application bancaire.

Le nom du commerce.

Il le chercha.

Trois résultats.

Un sur Sainte-Catherine.

Un sur Ontario.

Un sur René-Lévesque.

Il ouvrit le premier.

Non.

Peut-être.

Il regarda les photos.

Un comptoir.

Des frigos.

Des Doritos.

Ça n’aidait absolument pas.

Il ouvrit le deuxième.

Puis le troisième.

Il réalisa qu’il était en train d’étudier des photos de dépanneurs à neuf heures quarante-sept le matin.

Son cours avait commencé depuis quarante-sept minutes.

Steph posa son téléphone.

« Ah fuck it. »

Il enleva son sac.

Le lança sur le divan.

Puis il resta là.

Maintenant qu’il avait officiellement décidé de ne pas aller au cours, il ressentit immédiatement une urgence énorme de faire autre chose.

N’importe quoi.

Il ramassa une tasse vide.

La mit dans l’évier.

Il ouvrit la fenêtre.

La referma parce qu’il avait froid.

Il mit de la musique.

L’arrêta après trente secondes.

Il prit son café froid.

Le mit au micro-ondes.

Pendant les quarante-cinq secondes, il retourna dans sa chambre.

Pourquoi?

Aucune idée.

Le micro-ondes sonna.

Il retourna dans la cuisine.

Le café était trop chaud.

Encore.

Son téléphone vibra.

Marianne.

« Tu fais quoi aujourd’hui? »

Steph regarda son sac sur le divan.

Puis l’heure.

« Manifestement pas mon cours. »

Elle répondit presque immédiatement.

« Hahaha. »

Il resta quelques secondes devant l’écran.

Puis écrivit :

« Tu travailles aujourd’hui? »

« Oui. »

Steph regarda son café.

Puis le reçu.

Puis son appartement qui avait l’air d’avoir commencé sa journée sans savoir quoi en faire.

Il tapa :

« Je peux venir te porter un café? »

Les trois petits points apparurent.

Chapitre X

Le garage était plus propre que Steph l’avait imaginé.

Pas propre comme un concessionnaire.

Propre comme un endroit où chaque chose salissante avait sa place.

Il trouva Marianne derrière une voiture grise dont il manquait presque tout l’avant.

Elle portait un pantalon de travail noir et un chandail trop grand.

Ses cheveux étaient attachés.

Elle avait des lunettes de sécurité sur la tête.

Steph leva les deux cafés.

« Livraison. »

Marianne regarda les gobelets.

« Je retire ce que j’ai dit hier. T’es utile. »

Elle prit le sien.

« Merci. »

Steph regarda la voiture.

« Elle a perdu une bataille? »

« Elle a rencontré un poteau. »

« Le poteau va bien? »

« Très bien. »

Elle but une gorgée.

Steph regarda autour de lui.

Une autre voiture était installée plus loin, une portière ouverte, l’intérieur protégé par du plastique.

Des outils étaient suspendus au mur.

Des pièces de carrosserie attendaient sur des supports.

Le bruit venait par vagues.

Une ponceuse.

Un compresseur.

Puis presque rien.

« Je pensais que tu débosselais des chars. »

Marianne regarda la voiture devant elle.

« C’est ce que je fais. »

« Elle a plus de bosselage. Elle a pu de face. »

« Ça aussi, ça se débosselle. »

Steph hocha la tête comme s’il venait d’apprendre quelque chose.

« Ça coûte combien réparer ça? »

« Ça dépend. »

« Bonne réponse. »

« C’est toujours la réponse. »

Elle s’appuya contre un établi.

« Ça dépend de l’auto. Des pièces. De ce qui est croche en dessous. De ce que l’assurance accepte. De ce qu’elle refuse. De ce qu’elle décide que ça devrait coûter. »

Steph releva légèrement la tête.

« L’assurance décide? »

« L’assurance décide beaucoup de choses. »

« Mais c’est pas leur garage. »

Marianne sourit.

« Bienvenue dans le débosselage. »

Steph prit une gorgée de café.

« Explique. »

« Tu veux vraiment savoir? »

« Oui. »

Elle regarda son café.

« Mettons que tu plantes ton char. »

« Ça commence bien. »

« Ton assureur te dit où aller. Officiellement, tu peux aller où tu veux. »

« Officiellement. »

« Exactement. »

Elle pointa vers le bureau vitré au fond.

« Mais ils ont leurs réseaux. Leurs ententes. Leurs tarifs. Le nombre d’heures qu’ils veulent payer pour une job. Les pièces qu’ils acceptent. Des fois ils veulent de l’usagé. Des fois de l’aftermarket. Des fois ils approuvent l’original. Tout passe dans leurs systèmes. »

Steph regarda les voitures.

« Donc les garages sont indépendants, mais les assurances contrôlent le marché. »

« Plus ou moins. »

« Un oligopole. »

Marianne le regarda.

« Tu viens vraiment de venir dans un garage avec un café pour me parler d’oligopoles? »

« J’ai séché un cours. Faut bien que l’éducation serve quelque part. »

Elle rit.

« Oui. Un oligopole. »

Elle prit une autre gorgée.

« Une poignée de compagnies contrôlent assez de clients pour imposer leurs règles à tout le monde. Tu peux leur dire non. »

Elle haussa les épaules.

« Après ça, bonne chance pour avoir du volume. »

Steph regarda de nouveau la voiture sans devant.

« Donc ils contrôlent la demande sans posséder l’offre. »

Marianne plissa les yeux.

« T’es toujours comme ça? »

« Comme quoi? »

« Tu transformes tout en diagramme. »

Steph réfléchit.

« Probablement. »

« Fatigant. »

« Beaucoup. »

Elle retourna vers la voiture.

Steph la suivit.

Elle lui montra une pièce de métal légèrement tordue.

« Ça, par exemple. Moi je peux te dire qu’on peut la réparer. »

« Et l’assurance? »

« Peut décider qu’on la remplace. »

« Ou l’inverse. »

« Voilà. »

« Même si c’est moins logique. »

« La logique dépend de qui paie. »

Steph sourit.

« Ça, par contre, je comprends. »

Marianne posa son café.

Elle enfila ses lunettes.

Steph la regarda travailler quelques secondes.

Elle ne frappait presque pas.

De petits mouvements.

Elle vérifiait.

Recommençait.

Steph avait imaginé des marteaux.

Il y avait des marteaux.

Mais beaucoup moins de violence que prévu.

« Daniel fait quoi? »

Marianne arrêta son mouvement.

Pas longtemps.

Juste assez pour que Steph le remarque.

« Ah. »

Elle reprit.

« On y arrive. »

« J’essaie juste de comprendre. »

« Bien sûr. »

« Tu le connais depuis longtemps? »

« Pas vraiment. »

« Mais tu savais qu’il venait souvent ici. »

« Oui. »

« Depuis des années. »

« Oui. »

Steph attendit.

Marianne ne compléta pas.

« Il travaille à Toronto? »

« Oui. »

« Dans quoi? »

Elle leva les yeux vers lui.

« T’es subtil. »

« Merci. »

« C’était pas un compliment. »

Steph prit son café.

« Je pensais que ça l’était. »

Marianne posa son outil.

Elle en prit un autre.

« Je l’ai rencontré à Toronto. »

« Tu vivais là? »

« Quelques mois. »

« Pour travailler? »

« Entre autres. »

Steph attendit encore.

Cette fois, Marianne sourit.

« Tu fais ça exprès? »

« Quoi? »

« Tu laisses le silence jusqu’à ce que l’autre personne le remplisse. »

Steph réfléchit.

« Peut-être. »

« Très gestion. »

« Très efficace. »

« Daniel est gentil. »

Steph fronça légèrement les sourcils.

« C’est pas vraiment un métier. »

« Tu voulais un portrait. »

« J’ai demandé ce qu’il faisait. »

« Même chose avec toi. »

Steph accepta le coup.

Marianne reprit.

« Il est poli. Il écoute. Il parle pas beaucoup de lui. Il se souvient des affaires que tu lui dis. »

Steph pensa à la chambre d’hôtel.

Daniel qui regardait.

Daniel qui attendait.

Daniel qui ne semblait jamais pressé.

« Ça, oui. »

Marianne le regarda.

« Tu vois. »

« Il a quel âge? »

« Quarante et quelques. »

« Quarante et quelques, c’est large. »

« J’ai jamais demandé son certificat de naissance. »

Steph hocha la tête.

« Il est riche? »

Marianne éclata de rire.

« Wow. »

« Quoi? »

« T’es rendu direct. »

« Ça économise du temps. »

Elle reprit son café.

« Oui. »

« Genre riche ou genre il a une belle montre? »

« Genre il ne regarde pas les prix. »

Steph regarda sa propre tasse.

« Ça peut être les deux. »

« Daniel n’a pas une belle montre. »

« Okay. »

« Enfin, peut-être qu’elle est belle. J’en sais rien. »

Elle haussa les épaules.

« Elle est discrète. »

Steph pensa encore à l’hôtel.

Aux vêtements.

À la façon dont Daniel n’avait rien demandé.

Il essayait de remettre les détails en ordre.

Pas la chronologie.

Daniel.

Le type de personne.

« Marié? »

« Non. »

« En couple? »

« Pas que je sache. »

« Famille? »

Marianne le regarda.

« Steph. »

« Quoi? »

« Tu vas me demander son groupe sanguin? »

« Si tu l’as. »

Elle rit.

Puis son visage redevint neutre.

« Pourquoi il t’intéresse autant? »

Steph regarda la voiture.

Bonne question.

« Je sais pas. »

Ce n’était pas complètement vrai.

Mais ce n’était pas faux non plus.

« Tu passes une nuit avec un gars et maintenant tu me fais son dossier. »

Steph sourit légèrement.

« Je l’ai rencontré. Après tu le connais. Puis tu me dis qu’il vient ici depuis longtemps. »

« Montréal est pas si grande. »

« Toronto non plus, apparemment. »

Marianne essuya ses mains sur son pantalon.

« Daniel connaît beaucoup de monde. »

« Dans les bars? »

« Partout. »

« Travail? »

Elle hésita.

Encore une fois, très peu.

Mais Steph commençait à reconnaître ses hésitations.

Il ne savait pas s’il les voyait vraiment ou s’il les inventait.

« En partie. »

« Tu sais ce qu’il fait ou pas? »

Marianne regarda vers le bureau vitré.

Personne ne semblait s’occuper d’eux.

Elle reprit son café.

« Oui. »

Steph attendit.

Marianne soupira.

« Il est dans la mafia. »

Steph ne répondit pas.

Une ponceuse démarra à l’autre bout du garage.

Il regarda Marianne.

Elle ne souriait pas.

« La mafia. »

« Oui. »

Steph chercha quelque chose dans son visage qui transformerait la phrase en joke.

Il ne trouva rien.

« Genre... »

Il fit un petit mouvement de la main.

« La mafia. »

« Oui, Steph. »

« Okay. »

Il prit une gorgée de café.

Il n’avait soudainement plus aucune idée du goût qu’il avait.

« Haut placé. »

Steph baissa lentement son café.

« Haut placé comment? »

« Je connais pas son organigramme. »

Malgré lui, Steph sourit.

« À Toronto? »

« À Toronto. »

Il regarda la voiture démontée.

Puis Marianne.

Puis son café.

Dans sa tête, Daniel changeait de catégorie.

Le problème était qu’il ne savait pas dans laquelle le mettre.

Touriste.

Homme rencontré dans un bar.

Type sympathique.

Homme riche.

Mafia.

Il n’aimait pas les catégories qui obligeaient à réorganiser toutes les précédentes.

Il allait dire quelque chose.

Puis il s’arrêta.

Marianne avait repris son outil.

Steph la regarda.

« Comment tu savais? »

Elle leva les yeux.

« Savais quoi? »

« Que j’avais passé la nuit avec Daniel. »

Marianne resta immobile.

Le compresseur se mit en marche.

Steph attendit.

« Je t’ai jamais dit ça. »

Marianne ne répondit pas.

Quelqu’un fit tomber quelque chose au fond du garage.

Un bruit métallique sec.

Steph posa son café sur l’établi.

« Merci pour le café. »

Marianne ne souriait plus.

Steph prit son manteau.

Il traversa le garage.

Personne ne le regarda partir.

Dehors, l’air était froid.

Il marcha jusqu’au coin de la rue avant de sortir son téléphone.

Chapitre XI

Steph avait acheté un sandwich.

Poulet.

Mayo.

Laitue.

Rien qui méritait une réflexion.

Il s’était installé sur un banc dans un petit parc à quelques rues de chez lui.

Il n’avait pas particulièrement choisi l’endroit.

Il était passé devant.

Il y avait un banc.

Il s’était assis.

Ça faisait environ vingt-cinq minutes.

Il mangeait lentement.

Quelques moineaux s’étaient rapprochés.

Steph arracha un petit bout de pain.

Le lança devant lui.

Trois oiseaux se précipitèrent dessus.

Il en lança un autre.

« Monsieur. »

Steph leva les yeux.

Un policier.

Puis un deuxième.

Deux autres arrivaient derrière le banc.

Steph regarda autour de lui.

Personne d’autre.

Il avala ce qu’il avait dans la bouche.

« Oui? »

« On a reçu une plainte. »

Steph regarda son sandwich.

Puis les policiers.

« Okay. »

« Du bruit dans le parc. »

Steph attendit la suite.

« Du bruit? »

« Oui. »

Un des policiers regarda autour de lui.

Le parc était silencieux.

On entendait une voiture passer dans la rue.

Puis plus rien.

« Je suis ici depuis vingt-cinq minutes. »

Le policier hocha la tête.

« Et c’était tranquille? »

« Oui. »

« Vous avez vu personne? »

« Des oiseaux. »

Personne ne rit.

Un autre policier s’approcha.

« On a aussi reçu une information comme quoi quelqu’un s’injectait des drogues ici. »

Steph regarda ses bras.

Puis son sandwich.

Puis de nouveau le policier.

« Okay. »

« Vous faites quoi ici? »

Steph fronça les sourcils.

« Je mange. »

« Depuis vingt-cinq minutes? »

« Mon sandwich est gros. »

Le policier le regarda.

Steph prit une autre bouchée.

Il avait soudainement très envie de terminer son sandwich.

« Vous habitez dans le coin? »

« Oui. »

« Où ça? »

Steph mâcha.

Avaler lui prit plus de temps qu’il aurait voulu.

« Pourquoi? »

Le premier policier fit un petit sourire.

Pas vraiment agressif.

Pas vraiment amical.

« On pose des questions, monsieur. »

« J’avais compris. »

Un des policiers passa derrière le banc.

Steph le suivit des yeux.

Les quatre formaient maintenant quelque chose qui ressemblait moins à une conversation qu’à une clôture.

Il regarda le parc.

Toujours personne.

« Vous avez une pièce d’identité? »

Steph posa son sandwich sur son emballage.

« Pourquoi? »

« Parce qu’on vous le demande. »

« Je suis soupçonné de faire du bruit ou de m’injecter quelque chose? »

Le policier soupira.

« On essaie juste de comprendre ce qui se passe. »

Steph regarda autour de lui.

« Moi aussi. »

Le policier derrière lui parla.

« Vous dites que vous êtes là depuis vingt-cinq minutes à rien faire? »

Steph se retourna.

« Je mange un sandwich. »

« C’est tout? »

« Je nourris aussi les oiseaux. »

« Vous trouvez pas ça un peu étrange? »

Steph resta quelques secondes sans répondre.

« Manger dehors? »

« Rester ici aussi longtemps. »

Steph regarda son sandwich.

Il en restait environ le tiers.

« Vous voulez que je mange plus vite? »

Cette fois, un des policiers détourna les yeux.

Peut-être pour cacher un sourire.

Le premier ne souriait pas.

« Monsieur, on veut juste vérifier que tout est correct. »

« Tout était correct avant que vous arriviez. »

Silence.

Mauvaise réponse.

Steph le sentit immédiatement.

Le policier fit un pas vers lui.

« Videz vos poches pour moi. »

Steph le regarda.

« Non. »

« Monsieur. »

« Est-ce que je suis détenu? »

Le policier ne répondit pas tout de suite.

Steph sentit son cœur accélérer.

Pas de peur exactement.

Quelque chose de plus électrique.

Une envie presque irrésistible de parler trop vite.

De leur expliquer toutes les contradictions.

La plainte de bruit.

Le type qui s’injectait.

Quatre policiers.

Un sandwich.

Vingt-cinq minutes.

Il savait que ce serait une mauvaise idée.

Il prit son téléphone.

« Qu’est-ce que vous faites? »

« J’envoie un message. »

« Rangez votre téléphone. »

Steph ouvrit la conversation avec Marianne.

Il maintint le bouton du message vocal.

Il regarda les badges.

« Tremblay. Côté. Beaulieu. Renaud. »

Il relâcha le bouton.

Envoyé.

Personne ne parla.

Steph posa son téléphone sur sa cuisse.

Le changement fut petit.

Mais immédiat.

Le premier policier regarda un des autres.

L’autre détourna les yeux.

Le policier qui lui avait demandé de vider ses poches recula légèrement.

« Personne a parlé de fouille. »

Steph le regarda.

« Vous venez de me demander de vider mes poches. »

« C’était une demande volontaire. »

« Ah. »

Le policier regarda le parc.

« Bon. »

Il ajusta sa ceinture.

« Si vous avez rien vu, on va continuer à vérifier dans le secteur. »

Steph ne répondit pas.

Un autre ajouta :

« Évitez juste de nourrir les oiseaux. »

Steph regarda le morceau de pain encore dans sa main.

« C’est interdit? »

« C’est pas conseillé. »

« Okay. »

Ils commencèrent à partir.

Pas rapidement.

Mais avec une direction beaucoup plus claire qu’en arrivant.

Steph les regarda traverser le parc.

Deux parlèrent entre eux.

Un se retourna une fois.

Puis ils disparurent derrière les arbres.

Steph sourit.

Pas beaucoup.

Juste assez.

Il était assez content de lui.

Il reprit son sandwich.

Les moineaux étaient revenus.

Il arracha un morceau de pain.

Le lança devant eux.

« Pas conseillé. »

Ils le mangèrent quand même.

Steph termina son sandwich.

Il ne regarda pas si Marianne avait écouté le message.

Il n’attendait pas de réponse.

Il s’était débrouillé tout seul.

En quittant le parc, il sortit son téléphone.

Il ouvrit ses contacts.

Marianne.

Il resta devant son nom quelques secondes.

Puis descendit.

Bloquer ce contact.

Son pouce s’arrêta dessus.

Ce serait simple.

Daniel.

La mafia.

Le garage.

La nuit qu’elle savait avoir eu lieu sans qu’il lui en ait parlé.

Et maintenant ça.

Steph appuya presque.

Puis retira son doigt.

Il verrouilla son téléphone.

Pas encore.

Chapitre XII

Steph entra sa clé dans la serrure.

Elle bloqua.

Il la ressortit.

Réessaya.

Rien.

« Pis c’est quoi? Ils viennent déjà réclamer des pots-de-vin?! »

Il força un peu.

La clé accrocha encore.

« Je sais même pas son nom de famille! J’ai-tu l’air de son serin?! »

Il changea l’angle.

Toujours rien.

Steph s’esclaffa.

« Pis le boute où il m’a joui dans le cul, ils l’ont gardé pour le montage de fin d’année?! »

Clic.

La serrure céda.

Steph resta une seconde devant la porte ouverte.

« Merci. »

Il entra.

Referma derrière lui.

Son appartement était silencieux.

Il retira son manteau.

Le suspendit.

Enleva un soulier.

Puis l’autre.

Il resta debout dans l’entrée, en chaussettes.

Daniel.

Mafia.

Boss.

Les mots n’allaient pas ensemble avec le souvenir qu’il avait.

C’était ça qui le dérangeait.

Daniel n’avait pas été un boss de la mafia dans la chambre.

Il avait été Daniel.

Un gars rencontré dans la rue.

Un gars avec qui il avait été à l'hôtel.

Un gars qui avait été calme.

Poli.

Attentif.

Steph regarda son manteau.

C’était après que tout avait changé.

Après Marianne.

Après le garage.

Maintenant chaque détail avait l’air de vouloir prouver quelque chose.

La chambre d’hôtel devenait chère.

La montre devenait discrète.

Le silence devenait calculé.

Le calme devenait menaçant.

Non.

Il secoua la tête.

Ça marchait pas comme ça.

Il ne pouvait pas reprendre une soirée normale et changer la signification de tout parce qu’il venait d’apprendre quelque chose après.

Il avait couché avec un homme.

C’était tout.

Le fait que cet homme soit haut placé dans la mafia ne transformait pas rétroactivement son cul en événement géopolitique.

Steph sourit malgré lui.

Voilà.

Ça, c’était mieux.

Il marcha jusqu’au salon.

Se garrocha sur le divan.

Son corps s’enfonça dans les coussins.

Il regarda le plafond.

Les policiers avaient probablement juste compris qu’il documentait leurs noms.

C’était normal.

Personne n’aimait être enregistré quand il était en train de pousser un peu trop loin.

Ça n’avait probablement rien à voir avec Marianne.

Probablement.

Il ferma les yeux.

Daniel n’avait probablement rien à voir avec eux non plus.

Probablement.

Il ouvrit les yeux.

« Probablement, ça travaille fort aujourd’hui. »

Il prit une grande respiration.

Puis une autre.

Son cœur avait ralenti.

Le divan était confortable.

Il pensa qu’il devrait peut-être manger.

Puis qu’il devrait peut-être prendre une douche.

Puis qu’il avait déjà pris une douche.

——

Quand il rouvrit les yeux, la lumière avait changé.

Steph regarda autour de lui.

Il avait dormi.

Combien de temps, aucune idée.

Son téléphone était tombé entre deux coussins.

Il le récupéra.

Aucune urgence.

Il se leva.

Sa bouche goûtait mauvais.

Café.

Il alla dans la cuisine.

Remplit la cafetière.

Attendit.

Cette fois, il resta devant.

Le café coula.

Il prit une tasse.

Versa.

Un peu de lait.

Sucre.

Puis ouvrit le premier tiroir.

Le rack à ustensiles était là.

Fourchettes.

Couteaux.

Grandes cuillères.

Pas de petites cuillères.

Steph regarda mieux.

Rien.

Il ouvrit le deuxième tiroir.

Des trucs de cuisine.

Pas de cuillères.

Il revint au premier.

Toujours aucune.

« Ben voyons. »

Il ouvrit le lave-vaisselle.

Vide.

Il resta penché devant quelques secondes.

Vide.

Propre aussi.

Il se redressa.

Il ne se souvenait pas de l’avoir vidé.

Ça ne voulait pas dire qu’il ne l’avait pas fait.

Il ne se souvenait pas non plus d’avoir acheté des chips.

Il ne se souvenait pas d’être rentré chez lui.

Il ne se souvenait pas de beaucoup de choses ces temps-ci.

Steph ferma le lave-vaisselle.

Il regarda le comptoir.

Son café attendait.

Il ouvrit l’armoire où il rangeait les assiettes.

Assiettes.

Bols.

Une grande tasse à thé vert japonaise.

Comme dans Ace Attorney.

Il s’arrêta.

La tasse était remplie de petites cuillères.

Toutes.

Steph la regarda longtemps.

Puis il la prit.

Les cuillères tintèrent doucement les unes contre les autres.

C’était bien les siennes.

Il posa la tasse sur le comptoir.

Pourquoi est-ce qu’il aurait fait ça?

Il pouvait avoir vidé le lave-vaisselle.

Bien sûr.

Il pouvait avoir décidé de mettre les petites cuillères dans cette tasse.

Pourquoi pas.

Les humains faisaient des choses.

Lui particulièrement.

Mais il ne connaîssait pas cette tasse.

Il prit une cuillère.

Brassa son café.

Le tintement contre la porcelaine lui sembla beaucoup trop fort.

Steph regarda encore la tasse pleine de cuillères.

Puis le lave-vaisselle.

Puis l’entrée.

La porte était verrouillée.

Il prit une gorgée.

Il essaya de se rappeler la dernière fois qu’il avait utilisé cette tasse.

...

...

Rien.

Chapitre XIII

« On cible qui, au juste? »

Le visage de Marianne — pas sa Marianne, une autre Marianne, ce qui était déjà irritant — occupait le quart supérieur gauche de l’écran.

Steph avait coupé sa caméra.

Il avait dit que sa connexion était mauvaise.

Sa connexion allait très bien.

« Les vingt-cinq à trente-quatre », dit Simon.

« Ça veut rien dire. »

« C’est une tranche d’âge. »

« Je sais ce que c’est, une tranche d’âge. »

Un silence.

Simon regarda ailleurs, probablement son deuxième écran.

Karim avait comme arrière-plan une cuisine beaucoup trop propre. Marianne était devant un mur blanc. Une plante dépassait derrière son épaule.

Le travail de session portait sur une chaîne de cafés.

Pas Starbucks. Pas Tim Hortons.

Une entreprise fictive inventée par le professeur pour empêcher les étudiants de perdre trois heures à débattre de choses qu’ils pensaient déjà connaître.

NORD.

Quatorze succursales.

Montréal.

Prix trop élevés.

Clientèle vieillissante.

Mandat : repositionnement.

« Si on écrit juste vingt-cinq à trente-quatre, continua Steph, on décrit des gens. On les cible pas. »

« Okay. Alors quoi? »

Steph ouvrit leur document.

Quelqu’un avait changé la police.

Il remit Arial.

« Pourquoi ils vont chez NORD? »

« Le café. »

« Tout le monde vend du café. »

« Local? »

« Tout le monde écrit local. »

Karim leva un doigt.

« Ils travaillent là. »

Steph hocha la tête.

« Là, on commence à avoir quelque chose. »

Marianne partagea son écran.

Une diapositive apparut.

NORD : LE CAFÉ DES CRÉATIFS MONTRÉALAIS

Steph ferma les yeux.

« Non. »

« Pourquoi non? »

« Parce que ça veut rien dire. »

« Ben voyons. »

« “Créatifs montréalais”, c’est une agence de pub qui parle à une autre agence de pub. »

Karim rit.

Simon non.

Le téléphone de Steph vibra sur la table.

Daniel

Il ne le prit pas.

« Donc, dit Marianne, toi tu mettrais quoi? »

« Je sais pas encore. Mais avant le slogan, faut savoir quelle job le café fait pour la personne. »

« Quelle job? »

« Pourquoi elle paie six piasses au lieu de faire du café chez elle. »

Le téléphone vibra encore.

Steph baissa les yeux.

Un message de Daniel.

« There is no exquisite beauty without some strangeness in the proportion. »

Steph fronça les sourcils.

Puis une photo apparut.

Il la regarda une seconde.

Puis deux.

Il connaissait déjà la marchandise.

Ce qui était nouveau, c’était l’éclairage.

Daniel avait manifestement pris le temps.

« Steph? »

« Oui. »

« T’es encore là? »

« Oui. »

Il posa le téléphone face contre table.

« Donc, dit-il, le prix peut faire partie du signal. »

Karim hocha la tête.

« Genre premium. »

« Pas exactement. Premium, c’est le résultat. Le signal, c’est ce que le prix dit sur la personne qui choisit d’y aller. »

Le téléphone était toujours retourné.

Steph pouvait sentir son existence.

Marianne prit des notes.

« Statut? »

« Peut-être. Mais subtil. Personne veut acheter un café pour dire qu’il achète un café cher. »

Simon intervint.

« Pourtant c’est exactement ça. »

« Oui. Mais tu peux pas leur dire ça. »

Karim rit.

« “NORD. Pour ceux qui veulent que les autres sachent qu’ils ont six piasses.” »

« Ça, dit Steph, au moins, c’est honnête. »

Marianne écrivit quelque chose.

Steph retourna son téléphone.

La photo était toujours là.

Il tapa :

« Sade? »

Trois petits points apparurent presque tout de suite.

Il retourna au Teams.

« On pourrait travailler le concept de troisième lieu », dit Simon.

« Oui. »

Steph se redressa.

Ça, au moins, c’était utile.

« Mais pas juste comme un endroit entre la maison et le bureau. Après le télétravail, ça change. La maison est devenue le bureau pour plein de monde. »

« Donc NORD devient quoi? »

Steph regarda la plante de Marianne.

Le téléphone vibra.

Il résista.

« Un endroit où t’es visible sans être obligé d’être disponible. »

Karim arrêta de sourire.

« Ça, j’aime ça. »

Marianne aussi.

Elle écrivit :

VISIBLE, PAS DISPONIBLE

« C’est presque notre positionnement », dit-elle.

« Peut-être. »

Steph prit son téléphone.

Daniel avait répondu.

« Tu reconnais la citation? »

Steph écrivit :

« Non. Je reconnais le reste. »

Il envoya.

Une seconde.

Deux.

Trois.

« Donc tu l’as regardée. »

Steph verrouilla l’écran.

——

Simon partagea une nouvelle diapo.

Il avait mis une photo d’une femme avec un ordinateur portable devant une fenêtre.

Steph soupira.

« On peut arrêter avec les banques d’images? »

« C’est temporaire. »

« Elles sont toujours temporaires jusqu’à la présentation. »

Marianne éclata de rire.

« Ça, on le met dans le rapport. »

« Mets plutôt pourquoi quelqu’un choisirait NORD. »

Le téléphone vibra de nouveau.

Steph ne le regarda pas.

Ils passèrent vingt minutes sur le prix.

Puis quinze sur les heures d’ouverture.

Karim proposa un abonnement mensuel.

Simon voulait une application.

Marianne voulait des événements.

Steph voulait qu’ils arrêtent d’ajouter des choses avant d’avoir compris ce qu’ils vendaient.

« Vous êtes en train de transformer un café en gym. »

« Comment ça? »

« Abonnement, app, communauté, événements. Dans cinq minutes vous allez proposer des points fidélité échangeables contre une thérapie. »

« Ça pourrait marcher. »

« Je quitte. »

Personne ne le crut.

Ils rirent.

Pour la première fois depuis le début de l’appel, Steph aussi.

À 22 h 47, ils avaient quelque chose.

Pas un slogan.

Mieux.

Une phrase.

NORD offre un espace où travailler seul sans être isolé.

Steph la relut.

« C’est plate. »

Marianne leva les mains.

« Tu viens de nous faire travailler deux heures là-dessus. »

« C’est plate, mais c’est vrai. »

« On embellira demain. »

« Voilà. »

Ils décidèrent de se revoir jeudi.

Simon quitta.

Puis Karim.

Marianne resta une seconde.

« Steph? »

« Oui? »

« Envoie-moi tes notes sur les signaux avant demain. »

« Oui. »

« Et dors. »

« Oui maman. »

Elle leva le majeur.

L’écran devint noir.

Steph resta devant son ordinateur.

La pièce était silencieuse.

Il prit son téléphone.

Deux messages de Daniel.

« Tu disparais toujours au mauvais moment. »

Puis :

« C’était Poe. Pas Sade. »

Steph regarda de nouveau la photo.

Puis la citation au-dessus.

Il tapa :

« C’est encore pire. »

Steph resta immobile une seconde.

Puis écrivit :

« La photo. Pas Poe. »

Trois petits points.

« Je sais. »

Steph posa le téléphone.

Sur l’écran de l’ordinateur, le document de notes était toujours ouvert.

VISIBLE, PAS DISPONIBLE

Il regarda la phrase.

Puis son téléphone.

« Crisse. »

Il sauvegarda le document.

I hope you got a safety net
'Cause I'm gonna push you over the edge
The strangest thing, deliberate
Done with intent, without repent

Susanne Sundfør — Delirious
Chapitre XIV

Steph avait attendu trop longtemps avant de changer les draps.

Pas assez longtemps pour que ce soit dégueulasse.

Assez pour qu’il le remarque.

Il arracha la taie du premier oreiller, puis celle du deuxième. Les mit en boule avec le drap contour.

Le téléphone jouait quelque chose sur le comptoir de la cuisine.

Pas assez fort pour couvrir la laveuse de l’appartement d’en haut.

Il tira sur le drap plat.

Quelque chose tinta contre le plancher.

Steph s’arrêta.

Un petit bruit métallique.

Il regarda sous le lit.

Rien.

Puis près de la patte de la table de chevet.

Une petite cuillère.

Il resta debout avec le drap dans les mains.

« Non. »

Il le laissa tomber sur le matelas.

La cuillère était petite. Plus petite que celles dans la tasse.

Une cuillère souvenir.

Le manche était décoré d’un petit rectangle en émail.

Blanc.

Bleu.

Rouge.

Steph la ramassa.

Il la retourna.

Un aigle doré minuscule était gravé au dos.

Il reconnut le drapeau avant d’avoir besoin de réfléchir.

Russie.

« Ben voyons donc. »

Il resta accroupi.

La cuillère était froide entre ses doigts.

Il regarda son lit.

Puis la porte de la chambre.

Puis encore la cuillère.

La tasse était dans la cuisine.

Il y alla.

Elle était toujours là.

Sur le comptoir, entre la cafetière et le mur.

Les petites cuillères dépassaient dans tous les sens.

Steph posa la nouvelle à côté.

Pas dedans.

Il compta celles de la tasse.

Une fois.

Puis une deuxième.

Il ne savait plus combien il y en avait eu au départ.

C’était ça le pire.

Il aurait dû compter.

Il aurait dû prendre une photo.

Il aurait dû faire quelque chose d’un peu plus intelligent que de les laisser là comme si une tasse remplie de petites cuillères apparue chez lui pouvait finir par devenir normale à force de rester sur le comptoir.

Il prit son téléphone.

Ouvrit la caméra.

Une photo.

Trop proche.

Il recula.

Une deuxième.

Le drapeau était net.

Il regarda la photo.

Puis la tasse derrière.

Il déplaça la tasse hors du cadre.

Reprit la photo.

Seulement la cuillère.

Il ouvrit ses messages.

Daniel était en haut.

Marianne juste dessous.

Il resta une seconde sur l’écran.

Il pensa à la police.

Puis à Marianne.

Rien de tout ça n’expliquait une petite cuillère dans ses draps.

Il ouvrit la conversation avec Marianne.

Ferma.

Ouvrit celle de Daniel.

Ferma aussi.

Puis créa un groupe.

Daniel, Marianne

Il regarda les deux noms ensemble.

Ça lui sembla immédiatement être une mauvaise idée.

Il garda le groupe.

Ajouta la photo.

Une petite cuillère russe en inox posée sur un comptoir gris.

Son pouce resta au-dessus de la zone de texte.

Demander directement aurait été trop facile.

« C’est à qui? »

Non.

« Vous reconnaissez ça? »

Encore pire.

Il pensa à Daniel.

À Poe.

À la photo.

À sa propre réponse.

Il sourit malgré lui.

Pas Kafka.

Kafka aurait eu l’air inquiet.

Murakami avait l’avantage de pouvoir vouloir dire absolument n’importe quoi.

Il tapa :

« I dream. Sometimes I think that's the only right thing to do. »

Puis :

« — Haruki Murakami, Sputnik Sweetheart »

Il regarda le message.

La petite cuillère russe.

Spoutnik.

C’était assez con pour passer.

Assez précis pour ne pas l’être complètement.

Steph appuya sur envoyer.

La photo apparut dans le groupe.

La citation dessous.

Il posa le téléphone à côté de la cuillère.

Retourna dans la chambre.

Le lit était à moitié défait.

Il prit le drap.

Le secoua une fois.

Puis deux.

Rien d’autre ne tomba.

Chapitre XV

Le téléphone vibra avant que Steph ait fini de mettre les draps dans la laveuse.

Daniel.

Évidemment.

Il ouvrit le groupe.

« Why are you looking at me like I’m Ukraine? Mine is bigger. »

Steph fixa l’écran.

Puis la petite cuillère sur le comptoir.

Une notification apparut.

Marianne.

« I think he means the spoon. »

Trois petits points.

Daniel.

« Who’s Marianne? »

Puis :

« A girl, here? »

Et :

« Oh my... »

Steph rit malgré lui.

Il prit la cuillère entre deux doigts.

Le petit drapeau russe brillait sous la lumière de la cuisine.

Il écrivit :

« Found it in my bed... »

Puis :

« Not my usual format! »

Marianne répondit presque tout de suite.

« Okay, that’s actually weird. »

Daniel :

« The spoon or his bed? »

Une seconde.

« Or Steph? »

Steph regarda les messages.

Daniel faisait Daniel.

Marianne trouvait ça bizarre.

Aucun des deux n’avait répondu.

Il posa la cuillère à côté de la tasse.

Toujours pas dedans.

Le téléphone vibra.

Daniel avait envoyé :

« I’m voting Steph. »

Steph secoua la tête.

Il tapa :

« I think I heard Murakami just cum! »

Puis :

« Okay, too much info, Japan. ;) »

Il attendit.

Les trois petits points apparurent sous Marianne.

Disparurent.

Revinrent.

Steph écrivit avant elle :

« It’s obvious somebody knows something... »

Il regarda la phrase.

Ajouta :

« I’ll let you two figure it out. »

Envoyé.

Silence.

Une dizaine de secondes.

Marianne :

« He’s good. »

Daniel :

« Annoyingly. »

Steph arrêta de sourire.

Il relut les deux messages.

« He’s good. »

« Annoyingly. »

Ça pouvait ne rien vouloir dire.

C’était probablement le problème.

Marianne envoya une image.

Une geisha tenant une tasse à thé dans un intérieur japonais.

Une geisha. Le Japon.

Daniel répondit :

« Exactly! ;) »

Steph posa le téléphone.

« Vous êtes donc ben caves. »

Il ouvrit la laveuse.

Les draps tournèrent une dernière fois.

La petite cuillère était toujours à côté de la tasse.

Il la regarda.

Puis il prit toutes les cuillères dans la tasse et les étala sur le comptoir.

Une à une.

Aucune autre n’avait de drapeau.

Il les compta.

Cette fois, il nota le nombre.

17... +1

Partie 2

Chapitre XVI

Le souper était terminé.

Pas officiellement.

Officiellement, son père mangeait encore.

Une dernière pomme de terre.

Puis un morceau de pain pour ramasser ce qui restait dans son assiette.

La mère de Steph avait déjà commencé à empiler les plats.

« Laisse ça. »

Steph avait une assiette dans les mains.

« Je fais juste la mettre là. »

« Laisse ça là. »

Il la remit exactement où elle était.

Son frère le regarda.

Vingt-sept ans.

Il sourit.

« T’as essayé. »

« J’ai fait ma part. »

La blonde de son frère rit.

Elle était assise à côté de lui depuis le début du souper.

Ils avaient parlé d’un appartement.

D’une augmentation de loyer.

D’un collègue que Steph ne connaissait pas.

D’un voyage qu’ils voulaient peut-être faire au printemps.

Rien de particulièrement intéressant.

C’était agréable.

Steph aimait les soupers où rien n’arrivait.

Son père termina sa pomme de terre.

« Café? »

« Non », dit Steph.

Tout le monde le regarda.

« Quoi? »

Sa mère fronça les sourcils.

« Tu refuses du café? »

« Je vais survivre. »

« T’es malade? » demanda son frère.

« Très. »

« Ça se voit. »

Steph lui fit un doigt d’honneur.

Sa mère le vit.

« Steph. »

« Il a vingt-sept ans. »

« C’est pas une raison. »

Son frère leva son verre.

« Merci maman. »

Steph prit son paquet de cigarettes sur le comptoir.

« Je vais fumer. »

« Évidemment », dit sa mère.

Il mit son manteau.

——

Dehors, il faisait froid.

Pas assez pour l’hiver.

Assez pour qu’il ferme son manteau.

Steph descendit les deux marches derrière la maison.

Alluma une cigarette.

La première bouffée était toujours la meilleure.

La deuxième servait surtout à confirmer.

Il regarda par la fenêtre.

Son frère débarrassait la table avec sa blonde.

Son père était encore assis.

Sa mère déplaçait des choses d’un comptoir à l’autre.

Une famille.

Très peu de crime organisé.

En apparence.

Steph sortit son téléphone.

Il ouvrit Claude.

La conversation précédente était encore là.

Il en commença une nouvelle.

« Qu’est-ce que tu sais sur la mafia japonaise à Toronto? »

Il tira sur sa cigarette.

La réponse commença à apparaître.

« Si tu parles du yakuza, il n’existe pas beaucoup d’éléments publics suggérant qu’il constitue un acteur important du crime organisé à Toronto. Les groupes yakuza sont historiquement beaucoup plus implantés au Japon, avec certaines activités et relations internationales, mais Toronto n’est généralement pas décrite comme un de leurs principaux territoires. »

Steph lut.

Une autre phrase apparut.

« Ça ne signifie pas qu’aucun individu ou lien japonais lié au crime organisé n’ait jamais existé dans la région. Simplement, une présence yakuza structurée et importante à Toronto ne semble pas être une caractéristique notable du paysage criminel public connu. »

Steph regarda son écran.

Puis sa cigarette.

« Pourquoi je cherche le Japon? »

Claude ne répondit pas.

Il n’avait pas envoyé la question.

Steph pensa à la geisha.

À Murakami.

À la tasse.

« Ah oui. »

Il effaça ce qu’il était en train d’écrire.

Puis tapa :

« Mauvais pays. Mafia russe à Toronto. »

Cette fois, la réponse prit un peu plus de temps.

« “Mafia russe” est une expression assez vague. Elle peut désigner différents groupes criminels russophones ou issus de pays de l’ex-URSS, plutôt qu’une organisation unique comparable à une structure centralisée. »

Steph fuma.

« Dans une grande ville comme Toronto, des réseaux de ce type seraient plus plausiblement associés à des activités comme la fraude financière, le blanchiment d’argent, l’extorsion, le trafic, le cybercrime ou d’autres formes de criminalité économique organisée. Mais les affiliations peuvent être fluides et les groupes difficiles à distinguer de réseaux criminels plus larges. »

Steph relut.

Fraude financière.

Blanchiment.

Cybercrime.

Il pensa à Daniel.

Technologie.

Toronto.

Argent.

Il écrivit :

« Mettons un gars dans la quarantaine. Toronto. Travaille en technologie. Beaucoup d’argent. Une personne me dit qu’il est haut placé dans la mafia. Ça ressemble à quoi? »

Claude répondit presque immédiatement.

« Pris séparément, ces éléments ne permettent pas de conclure grand-chose. Être riche, travailler en technologie et vivre à Toronto ne constitue évidemment pas un indicateur d’appartenance au crime organisé. »

Steph sourit.

« Merci Claude. »

Il ne l’envoya pas.

La réponse continuait.

« L’élément important serait plutôt la fiabilité de la personne qui affirme qu’il est “haut placé”, ce qu’elle entend exactement par “mafia”, et comment elle serait en mesure de le savoir. »

Steph arrêta de sourire.

Il regarda par la fenêtre.

Son frère était maintenant assis à la place de leur père.

Sa blonde parlait.

Sa mère l’écoutait.

Steph tapa :

« Elle le connaît depuis Toronto. Ou elle dit qu’elle le connaît de Toronto. Elle savait que j’avais couché avec lui sans que je lui dise. »

Il regarda la phrase.

Envoya.

Claude répondit :

« Ça rend sa connaissance de Daniel plus intéressante, mais ça ne confirme toujours pas son affirmation. Il faudrait distinguer plusieurs questions : comment cette personne savait-elle que tu avais passé la nuit avec Daniel? Quelle est exactement leur relation? Et sur quoi repose son affirmation concernant la mafia? »

Steph relut.

« Elle s’appelle Marianne. »

Il envoya.

Claude répondit simplement :

« D’accord. »

Steph rit.

« Excellent travail. »

Il envoya ça.

Claude répondit :

« Merci. »

« Tu détectes le sarcasme? »

« Parfois. »

Steph sourit.

« Okay. »

Il écrivit :

« Autre affaire. »

Puis s’arrêta.

Il pouvait parler de la tasse.

Il pouvait parler des cuillères.

Il pouvait parler de celle avec le drapeau russe trouvée dans son lit.

Il écrivit :

« J’ai trouvé une petite cuillère souvenir avec un drapeau russe dans mon lit. »

Il regarda la phrase.

C’était beaucoup plus con une fois écrit.

Il ajouta :

« Avant ça toutes mes petites cuillères avaient disparu de mon tiroir et étaient apparues dans une grosse tasse japonaise que je connais pas. »

Il envoya.

Claude prit plus de temps cette fois.

« Si tu décris littéralement ce qui s’est passé, je séparerais les faits des associations possibles. »

Steph leva un sourcil.

Une liste apparut.

« Faits : tes petites cuillères ont été déplacées; une tasse que tu ne reconnais pas se trouve chez toi; une cuillère souvenir russe distincte a ensuite été trouvée dans ton lit. »

Steph prit une bouffée.

« Interprétations possibles : quelqu’un a eu accès à ton logement; tu as toi-même déplacé certains objets sans t’en souvenir; les objets sont liés entre eux; le drapeau russe est significatif. »

Steph arrêta de fumer.

Claude continua.

« Rien dans les faits que tu viens de donner ne relie directement la cuillère russe à Daniel. »

Steph fixa l’écran.

« Je sais. »

Il envoya.

Puis :

« Je t’ai pas demandé si ça reliait Daniel. »

La réponse arriva.

« Non. Mais tu venais de me parler de Daniel, de Toronto et de mafia russe. Le rapprochement était implicite dans le contexte. »

Steph regarda son téléphone.

« Smart ass. »

« Je vais prendre ça comme un compliment. »

Steph rit tout seul.

La porte derrière lui s’ouvrit.

Son frère passa la tête.

« Tu parles à qui? »

Steph verrouilla son téléphone.

« Claude. »

« Claude qui? »

« L’IA. »

Son frère regarda la cigarette.

Puis le téléphone.

« Ah. »

Il allait rentrer.

Steph demanda :

« Quoi? »

« Rien. »

« T’avais clairement un commentaire. »

Son frère sourit.

« Non. Continue ton souper avec ton robot. »

« Va chier. »

« Maman! »

« Ferme la porte. »

Son frère rentra.

Steph ralluma l’écran.

Claude attendait.

Il écrivit :

« Alors qu’est-ce que je sais réellement? »

La réponse apparut.

« À partir de ce que tu m’as dit : »

Puis une liste.

« Daniel est un homme de Toronto qui dit travailler dans la technologie. »

« Marianne connaît Daniel ou connaît suffisamment son milieu pour savoir certaines choses sur lui. »

« Marianne affirme que Daniel est haut placé dans la mafia. »

« Tu ne sais pas comment Marianne a appris que tu avais passé la nuit avec lui. »

« Des petites cuillères ont été déplacées dans ton appartement d’une manière que tu ne t’expliques pas. »

« Une autre cuillère portant un symbole russe est apparue ensuite dans ton lit. »

« Tu n’as pas établi de lien entre Daniel et les cuillères. »

Steph relut la dernière phrase.

Puis écrivit :

« Et la police. »

Claude demanda :

« Qu’est-ce qui s’est passé avec la police? »

Steph regarda la cigarette.

Elle était presque terminée.

Il pensa au parc.

Au sandwich.

Aux quatre policiers.

Aux questions.

À la façon dont personne n’avait ri quand il avait parlé des oiseaux.

Il écrivit :

« C’est long. »

Puis :

« Une autre fois. »

Claude répondit :

« D’accord. »

Steph regarda l’écran quelques secondes.

Puis il tapa :

« Mon père a des liens avec les motards. »

Il envoya.

La réponse commença à apparaître.

Steph ferma l’application.

Il écrasa sa cigarette.

Par la fenêtre, son père faisait la vaisselle.

Chapitre XVII

Steph avait seize ans.

Il avait décidé de le dire pendant le souper.

Puis après le souper.

Puis jamais.

Sa mère avait fait du pâté chinois.

Son frère avait dix ans et mangeait le ketchup directement dans les pommes de terre.

Son père lisait quelque chose dans le journal.

Pas vraiment le journal.

Une page.

Depuis dix minutes.

Steph regardait son assiette.

Steak.

Blé d’Inde.

Patates.

Trois couches parfaitement incapables de l’aider.

Sa mère le regarda.

« Ça va? »

« Oui. »

Son père tourna une page.

Steph prit une bouchée.

Mâcha.

Avaler était devenu compliqué.

Son frère leva les yeux.

« Il est bizarre. »

« Mange », dit Steph.

« Je mange. »

« Alors continue. »

Sa mère regardait toujours Steph.

« T’as quelque chose? »

« Non. »

Il avait quelque chose.

Il avait quelque chose depuis environ quatre ans.

Peut-être cinq.

Il était difficile de dater précisément le moment où regarder les gars était passé de regarder les gars à regarder les gars.

Il avait essayé les filles.

Enfin.

Il avait essayé de vouloir essayer les filles.

Ça comptait probablement.

Son père replia finalement le journal.

« Qu’est-ce qu’il y a? »

Steph regarda sa mère.

Puis son père.

Puis son frère.

« Lui, est-ce qu’il peut aller ailleurs? »

Son frère arrêta de manger.

« Pourquoi? »

« Parce que. »

« C’est chez nous aussi. »

« Va dans ta chambre deux minutes. »

« Pourquoi? »

Son père pointa le corridor.

« Va dans ta chambre. »

« Mais— »

« Deux minutes. »

Son frère descendit de sa chaise.

Il prit son verre avec lui.

« Je vais écouter à la porte. »

« Non », dit sa mère.

« Okay. »

Il partit.

Steph attendit d’entendre la porte de la chambre fermer.

Elle ne ferma pas.

Son père regarda vers le corridor.

« Ferme ta porte. »

La porte claqua.

Silence.

Steph posa sa fourchette.

« Je pense que je suis gai. »

Sa mère ne bougea pas.

Son père non plus.

Steph sentit immédiatement qu’il aurait préféré mourir.

Pas longtemps.

Trente secondes.

Une minute maximum.

Sa mère parla la première.

« Tu penses? »

Steph la regarda.

« Non. »

« Non quoi? »

« Je pense pas. »

Son père fronça légèrement les sourcils.

Steph inspira.

« Je suis gai. »

Son père hocha la tête une fois.

« Okay. »

Steph attendit.

Rien.

Il regarda sa mère.

Elle avait l’air sur le point de dire quelque chose.

Puis elle demanda :

« Est-ce qu’il y a quelqu’un? »

« Non. »

C’était faux.

Pas exactement.

Il n’y avait personne avec lui.

Il y avait quelqu’un dans sa tête.

Ça ne comptait pas.

« T’es sûr? » demanda son père.

Steph sentit son estomac se contracter.

« Oui. »

Son père hocha encore la tête.

« Bon. »

Steph le fixa.

« Bon? »

« Oui. »

« C’est tout? »

Son père le regarda comme si la question était étrange.

« Tu veux que je fasse quoi? »

Steph n’avait aucune réponse préparée pour ça.

Il s’était préparé à beaucoup de choses.

Pas à « Bon. »

Sa mère se leva.

Elle vint derrière lui.

Lui posa une main sur l’épaule.

Steph détesta immédiatement avoir les larmes aux yeux.

« Maman. »

« Quoi? »

« Fais pas ça. »

« Faire quoi? »

« Le truc. »

« Quel truc? »

« Le truc de mère. »

Elle lui embrassa le dessus de la tête.

« Ferme-la. »

Steph rit malgré lui.

La sonnette retentit.

Personne ne bougea pendant une seconde.

Son père regarda l’heure sur l’horloge du four.

« Déjà? »

Il se leva.

Steph essuya rapidement ses yeux avec sa manche.

« Qui c’est? »

Son père était déjà dans l’entrée.

« Du monde. »

C’était une réponse fréquente.

Du monde.

Quelqu’un.

Un gars.

Un ami.

Jamais de noms avant que les gens soient dans la maison.

Steph entendit la porte ouvrir.

Des voix.

Deux hommes.

Une troisième voix dehors.

Son père dit quelque chose trop bas pour être compris.

Puis :

« Entre. »

Le premier homme entra dans la cuisine.

Steph le connaissait.

Pas son nom.

Son visage.

Il était déjà venu.

Grand.

Crâne rasé.

Barbe grise.

Un manteau de cuir noir malgré le fait qu’il ne faisait pas particulièrement froid.

Sous le manteau, une veste.

Steph vit le haut d’un écusson.

Il détourna les yeux avant de lire.

Le deuxième homme entra derrière lui.

Plus petit.

Lunettes.

Cheveux très courts.

Même genre de veste.

Pas les mêmes couleurs.

Steph avait appris très jeune qu’il valait mieux ne pas demander ce que les couleurs voulaient dire.

Le grand regarda la table.

« On dérange? »

« Non », dit son père.

Sa mère répondit exactement au même moment :

« Oui. »

Le grand sourit.

« Parfait. »

Il tira une chaise.

Sa mère le regarda.

Il ne s’assit pas.

« Café? » demanda-t-elle.

« Toujours. »

Le plus petit leva deux doigts.

« Moi aussi. »

Steph observa son père.

Quelque chose avait changé.

Pas énormément.

Sa posture.

Sa voix.

Il n’était pas plus dur.

Il était plus précis.

« Il est où? » demanda son père.

Le grand pointa dehors avec son pouce.

« Dans le char. »

« Pourquoi? »

« Il préfère. »

Le père de Steph hocha la tête.

Pas d’autre question.

Sa mère sortit deux tasses.

Comme si des hommes en cuir apparaissaient régulièrement après le pâté chinois.

Ce qui était, Steph réalisa, probablement vrai.

Le grand regarda Steph.

« Ça va, le jeune? »

« Oui. »

« T’as l’air d’avoir pleuré. »

Steph sentit son visage devenir chaud.

Sa mère posa une tasse un peu trop fort sur le comptoir.

« Ça te regarde pas. »

Le grand leva les mains.

« J’ai rien dit. »

Le petit homme regarda Steph.

Puis son père.

Puis sa mère.

« Mauvais timing? »

Son père répondit :

« Steph vient de nous dire qu’il est gai. »

Steph cessa de respirer.

« Papa. »

Le grand le regarda.

Le petit aussi.

Steph regarda son père.

« Sérieusement? »

Son père haussa les épaules.

« Quoi? »

Le grand fronça les sourcils.

« C’est ça? »

Steph ne savait pas exactement ce que ça voulait dire.

« C’est ça quoi? »

« Pourquoi tout le monde a l’air d’être à un enterrement. »

La mère de Steph lui donna son café.

« Personne a l’air d’être à un enterrement. »

« Lui oui. »

Il pointa Steph.

Steph regarda le grand.

Le grand prit une gorgée.

« T’es gai. »

« Oui. »

« Okay. »

Il but encore.

Steph attendit.

Encore ce mot.

Okay.

Le petit homme prit sa tasse.

« Bon café. »

Steph les regarda tous les deux.

« C’est tout? »

Le grand sourit.

« T’as besoin d’une cérémonie? »

« Non. »

« Alors c’est tout. »

Le petit homme ajouta :

« Félicitations? »

Le grand le regarda.

« Pourquoi félicitations? »

« Je sais pas. »

« Idiot. »

« Je veux être supportif. »

Steph éclata de rire.

Il ne voulait pas.

Ça sortit quand même.

Son père sourit à peine.

La porte de la chambre s’ouvrit dans le corridor.

« Je savais déjà! »

Tout le monde regarda vers le corridor.

Son frère était debout là.

Verre à la main.

Steph cligna des yeux.

« Quoi? »

« Je savais déjà. »

« Comment? »

Son frère haussa les épaules.

« T’es gai. »

« Oui, ça j’ai compris. Comment tu savais? »

« Je sais pas. »

« T’as dix ans. »

« Pis? »

Le grand homme leva sa tasse vers lui.

« Lui, je l’aime. »

« Retourne dans ta chambre », dit leur mère.

« Mais c’est fini. »

« Retourne dans ta chambre. »

Il repartit.

Cette fois, il ferma la porte.

Le grand homme attendit quelques secondes.

Puis son visage changea.

À peine.

Il regarda le père de Steph.

« On a un problème. »

Son père regarda Steph.

Puis sa femme.

« En bas. »

Les deux hommes prirent leur café.

Ils suivirent son père vers la porte du sous-sol.

Steph les regarda partir.

Le grand passa devant lui.

Il posa brièvement une main sur son épaule.

« Ça change rien, kid. »

Puis il descendit.

La porte ferma.

Steph resta assis.

Sa mère ramassa son assiette.

« Tu veux finir ça? »

Steph regarda son pâté chinois froid.

« Non. »

Elle le mit au frigo.

En bas, des voix parlaient.

Pas assez fort pour comprendre.

Quelques mots montaient parfois à travers le plancher.

Un prénom.

Une rue.

Un montant.

Puis rien.

Steph regarda la porte du sous-sol.

« Ils font quoi? »

Sa mère ouvrit le lave-vaisselle.

« Qui? »

« Maman. »

Elle plaça une assiette dans le panier.

« Des affaires. »

« Quelles affaires? »

« Les affaires de ton père. »

Steph attendit.

« Il est dans un gang? »

Sa mère s’arrêta.

Juste une seconde.

Puis elle remit une autre assiette dans le lave-vaisselle.

« Non. »

« C’est des motards. »

Elle soupira.

« Je sais ce que c’est, des motards. »

« Ils ont des patchs. »

« Steph. »

« Quoi? »

Elle ferma le lave-vaisselle.

« Ton père connaît du monde. »

Steph regarda la porte.

« Quel genre de monde? »

Sa mère prit son verre.

Le posa dans l’évier.

« Du monde. »

Il sourit malgré lui.

La même réponse.

Steph regarda encore vers le sous-sol.

Une voix monta.

Celle de son père.

Calme.

Puis plus rien.

Il pensa à ce qu’il venait de lui dire.

Je suis gai.

Okay.

Il pensa aux hommes en cuir.

Aux écussons qu’il avait fait semblant de ne pas voir.

Au troisième qui attendait toujours dans le char.

Au problème qui nécessitait trois hommes et un sous-sol.

Sa mère passa derrière lui.

« Ça va? »

Steph hocha la tête.

« Oui. »

Cette fois, c’était vrai.

Il resta encore quelques minutes à la table.

Puis il alla dans sa chambre.

En passant dans le corridor, il vit son frère couché sur le ventre devant la porte du sous-sol.

L’oreille collée au plancher.

Steph s’arrêta.

« Qu’est-ce que tu fais? »

Son frère leva un doigt devant sa bouche.

« Chut. »

Steph le regarda.

Puis s’allongea à côté de lui.

Chapitre XVIII
Deux hommes en cuir s’embrassent lors d’un mariage de motards.

Steph regarda l’écran.

Parfait.

Il ouvrit le groupe.

Daniel, Marianne

Il envoya la photo.

Marianne répondit la première.

« Steph. »

Puis :

« Où crisse es-tu? »

Steph sourit.

Les trois petits points apparurent sous le nom de Daniel.

Disparurent.

Revinrent.

« Is that a wedding? »

Steph leva les yeux.

Il y avait des fleurs.

Beaucoup de cuir.

Une cinquantaine de personnes.

Des tables avaient été installées dans la cour derrière un bâtiment industriel. Des lumières étaient suspendues au-dessus. Quelqu’un avait attaché un petit bouquet au guidon d’une Harley.

« Oui. »

Il envoya.

Puis :

« Un mariage de motards. »

Marianne répondit immédiatement.

« GAY? »

Steph regarda les deux mariés.

Ils s’embrassaient encore.

« Apparemment. »

——

Son frère l’avait invité trois jours plus tôt.

Pas vraiment invité.

Informé.

« Samedi tu viens avec moi. »

« Où? »

« À un mariage. »

« À qui? »

Son frère lui avait donné deux prénoms.

Steph n’en connaissait aucun.

« Pourquoi je vais au mariage de deux personnes que je connais pas? »

« Parce que je t’invite. »

« C’est pas une réponse. »

« C’est exactement une réponse. »

Steph avait accepté.

Il aurait probablement dû poser une autre question.

——

Il avait compris en arrivant.

Pas à cause des motos.

Il y avait beaucoup de motos, mais des gens pouvaient posséder des motos sans appartenir à un club.

Pas à cause du cuir non plus.

Steph connaissait suffisamment d’hommes en cuir pour savoir que le cuir ne prouvait absolument rien.

C’étaient les vestes.

Les écussons.

Les couleurs.

La manière dont les gens se saluaient.

La manière dont certains hommes traversaient la cour et que les autres leur faisaient de la place sans sembler le faire.

Affiliation.

Statut.

Territoire.

Steph connaissait les mots.

Il ne connaissait pas la grammaire.

Son frère, oui.

Ça se voyait.

Il parlait avec un homme près des motos.

Steph ne connaissait pas l’homme.

Il devait avoir soixante ans.

Peut-être plus.

Barbe grise.

Lunettes fumées malgré le soleil presque disparu.

Son frère l’écoutait.

Pas docilement.

Pas nerveusement.

Il l’écoutait comme on écoute quelqu’un qu’on connaît depuis longtemps et qu’on ne veut pas faire répéter.

L’homme posa une main sur son épaule.

Son frère hocha la tête.

Puis ils rirent.

Steph regarda la veste.

Il s’arrêta avant de lire.

Réflexe.

Seize ans plus tard.

Même réflexe.

Il trouva ça intéressant.

——

Son téléphone vibra.

Marianne.

« Pourquoi t’es à un mariage de motards gays? »

Steph tapa :

« Mon frère m’a invité. »

Daniel répondit :

« Your brother is gay? »

« Non. »

Marianne :

« Dommage. »

Steph regarda son frère.

Sa blonde venait de le rejoindre.

Elle lui tendit une bière.

Il l’embrassa.

Steph prit une photo.

Il commença à l’ajouter au groupe.

Puis changea d’idée.

« Il a une blonde. »

Marianne :

« Encore plus dommage. »

Daniel ajouta :

« For Marianne, apparently. »

Steph rit.

Son frère leva les yeux.

Le vit avec son téléphone.

Lui fit un doigt d’honneur.

Steph leva son verre.

——

Il avait déjà vu des hommes habillés comme ça.

Évidemment.

Au Stud.

À l’Aigle.

Dans des soirées.

Dans des photos.

Le cuir.

Les bottes.

Les chaînes.

Les barbes.

Les moustaches.

Les épaules.

Une certaine façon de se tenir.

Une certaine façon de regarder.

Dans le Village, Steph savait à peu près ce que l’image voulait dire.

Ici, l’image ne voulait pas dire la même chose.

Ou peut-être qu’elle voulait dire exactement la même chose et autre chose en même temps.

Il regarda un homme passer.

Cinquantaine.

Gros ventre.

Barbe blanche.

Bottes usées.

Gilet de cuir couvert de choses que Steph faisait volontairement semblant de ne pas lire.

L’homme s’arrêta devant un autre homme.

Ils se serrèrent dans leurs bras.

Longtemps.

Puis le premier lui donna deux tapes dans le dos.

Ils se séparèrent.

L’autre lui remit quelque chose dans la main.

Des clés.

Peut-être.

Steph n’était pas certain.

L’homme les mit dans sa poche.

Aucun mot.

Steph pensa au McDonald’s.

Aux six vieux.

À la photographie sortie d’un portefeuille.

À toutes les informations qui existaient entre des gens sans jamais avoir besoin d’être expliquées.

Il avait passé des mois à regarder les gens.

Ici, il pouvait regarder autant qu’il voulait.

Il lui manquait le dictionnaire.

——

« Tu fais quoi? »

Son frère était devant lui.

Steph rangea son téléphone.

« Rien. »

« Tu fixes le monde. »

« J’observe. »

« C’est pire. »

Steph regarda sa veste.

Son frère suivit son regard.

« Quoi? »

« Rien. »

« Arrête de dire rien quand tu penses clairement à quelque chose. »

Steph sourit.

« Les patchs. »

Son frère ne répondit pas.

« Quoi, les patchs? »

« Je sais pas. »

« Alors pourquoi tu demandes? »

« Justement. »

Son frère prit une gorgée.

Steph regarda autour d’eux.

« Quand j’étais jeune, je pensais qu’il fallait pas les regarder. »

« Qui t’a dit ça? »

« Personne. »

Son frère haussa les épaules.

« Bon. »

« Papa avait du monde à la maison avec des vestes. »

Son frère regarda vers les tables.

« Ouais. »

« Toi aussi tu t’en souviens? »

« Bien sûr. »

Steph attendit.

Son frère ne continua pas.

« C’est quoi, les couleurs? »

Son frère le regarda.

« Lesquelles? »

Steph rit.

« Exactement. »

Son frère sourit.

« T’as toujours été fatigant. »

« Je pose une question. »

« Tu poses jamais une question. Tu poses la question après la question. »

Steph considéra ça.

« C’est probablement vrai. »

« Je sais. »

Quelqu’un appela son frère.

Il leva la main.

« Viens. »

« Où? »

« Je vais te présenter. »

« À qui? »

Son frère commença à marcher.

« Du monde. »

Steph resta immobile.

Son frère fit encore deux pas avant de remarquer qu’il ne suivait pas.

Il se retourna.

« Quoi? »

Steph le regardait.

« T’as vraiment dit ça? »

« Dit quoi? »

Steph sourit.

Connaître du monde.

Son père connaissait du monde.

Sa mère disait qu’il connaissait du monde.

Maintenant son frère allait lui présenter du monde.

Toute sa famille connaissait du monde.

Personne ne semblait jamais savoir qui était ce monde.

« Rien. »

Il le suivit.

——

Les mariés s’appelaient Marc et Sylvain.

Steph apprit lequel était lequel environ trente secondes après leur avoir serré la main.

Il l’oublia immédiatement.

Ils étaient gentils.

L’un avait encore une fleur blanche attachée à sa veste.

L’autre tenait une bière.

« C’est ton frère? »

« Malheureusement », répondit son frère.

Steph hocha la tête.

« Je suis adopté. »

« Non. »

« Il le sait pas encore. »

Un des mariés rit.

« Ton père est pas venu? »

La question était adressée à son frère.

« Non. »

« Dommage. »

« Je lui dirai. »

Steph regarda l’homme.

Il avait dit ton père comme on parle de quelqu’un qu’on connaît.

Pas comme on parle du père de quelqu’un.

Steph ne dit rien.

L’autre marié regarda Steph.

« Ça fait longtemps que je t’avais pas vu. »

Steph sourit.

« On s’est déjà vus? »

« T’étais jeune. »

Son frère but.

Steph le regarda.

Puis regarda le marié.

« Où? »

L’homme réfléchit.

« Chez tes parents, probablement. »

Probablement.

Steph hocha la tête.

« Ah. »

Il n’avait absolument aucun souvenir de lui.

Ça ne voulait pas dire grand-chose.

Beaucoup de gens étaient passés chez ses parents.

Du monde.

——

Son téléphone vibra encore.

Daniel.

« Looks fun. »

Steph regarda autour de lui.

Quelqu’un venait de mettre de la musique.

Un homme essayait de déplacer une table sans retirer les verres.

Trois personnes lui criaient des instructions différentes.

Une femme avait enlevé ses bottes et marchait pieds nus sur le béton.

Les deux mariés s’étaient remis à s’embrasser.

Son frère riait avec quelqu’un que Steph ne connaissait pas.

Il répondit :

« Ça l’est. »

Il regarda le message.

Puis la photo qu’il avait envoyée au début.

Deux hommes.

Cinquantaine.

Barbes.

Cuir.

Au Village, Steph aurait su quoi regarder.

Ici, il commençait seulement à comprendre qu’il regardait les mauvaises choses.

Il rangea son téléphone.

Puis alla rejoindre son frère.

You're not my eater
I'm not your food

Massive Attack — Black Milk
Chapitre XIX

La lumière était rouge.

Puis verte.

Puis bleue.

Puis plus rien.

Steph regarda son téléphone.

Daniel avait écrit.

Il relut le message.

Trois fois.

Ça n'aidait pas.

You looked good.

Steph regarda la photo.

Celle du mariage.

Les deux hommes.

Cinquantaine.

Barbes.

Cuir.

Il n'était pas dessus.

Il tapa :

« I'm not in the picture. »

Quelqu'un lui accrocha l'épaule en passant.

De la bière tomba sur sa main.

« Sorry! »

Steph leva son verre pour signifier que ça allait.

Il lécha la bière sur son pouce.

Daniel écrivait.

I know.

Steph fixa l'écran.

Rouge.

Bleu.

Noir.

« Qu'est-ce que tu crisses? »

Steph leva les yeux.

Un homme était devant lui.

Trente ans.

Peut-être trente-cinq.

T-shirt blanc.

Bras.

Bras.

Beaucoup de bras.

Steph se pencha vers lui.

« Quoi? »

L'homme approcha sa bouche de son oreille.

« TU TEXTES. »

« OUI. »

« POURQUOI? »

Steph regarda son téléphone.

Bonne question.

Il le rangea.

L'homme sourit.

Steph aussi.

——

Vingt minutes plus tard, il avait bu autre chose.

Il ne savait plus exactement quoi.

Quelque chose avec du gin.

Probablement.

Le gars au t-shirt blanc s'appelait Alex.

Ou Alec.

Steph avait demandé deux fois.

Il n'allait pas demander une troisième.

Alec dansait près de lui.

Alex aussi.

Ça réglait le problème.

Steph sentit une main sur sa hanche.

Bras.

Il se rapprocha.

La basse frappait assez fort pour rendre la respiration facultative.

Quelqu'un avait ouvert une machine à fumée quelque part.

La lumière passa au vert.

Le visage d'Alex devint vert.

Steph trouva ça laid.

Puis rouge.

Mieux.

Son téléphone vibra dans sa poche.

Il l'ignora.

Une deuxième fois.

Il continua de danser.

Une troisième.

« Crisse. »

« Quoi? »

« Rien. »

Il sortit son téléphone.

Daniel.

Trois messages.

You sent another one.

Your brother.

He looks like your dad.

Steph arrêta de bouger.

Alex continua contre lui pendant environ deux secondes avant de comprendre.

« Ça va? »

Steph leva un doigt.

Une seconde.

Il ouvrit le groupe.

Remonta.

La photo.

Celle qu'il avait failli envoyer.

Son frère avec sa blonde.

Elle n'était pas là.

Il ne l'avait pas envoyée.

Il en était certain.

Presque certain.

Il revint à Daniel.

He looks like your dad.

Steph tapa :

« How do you know what my dad looks like? »

Il regarda la phrase.

Envoya.

Alex lui prit le poignet.

« Viens. »

Steph ne bougea pas.

« Attends. »

Daniel écrivait.

Les trois petits points.

Puis rien.

Revinrent.

Steph regardait tellement l'écran qu'il ne voyait plus les lumières.

You showed me.

Il sentit quelque chose se contracter dans son ventre.

« When? »

Envoyé.

Daniel répondit presque immédiatement.

That night.

Steph ne bougea plus.

L'hôtel.

Il essaya de revoir la chambre.

Le lit.

Les assiettes.

Les vêtements.

Daniel.

Son téléphone.

Il avait montré une photo de son père?

Peut-être.

Non.

Pourquoi il aurait montré une photo de son père?

Ils avaient parlé de leurs familles.

Probablement.

Ils avaient parlé de beaucoup de choses.

Il avait bu.

Daniel aussi.

Steph moins que maintenant.

Beaucoup moins.

« Tu viens? »

Alex.

Steph avait oublié Alex.

« Deux secondes. »

« Ça fait dix minutes que t'es sur ton téléphone. »

« Deux secondes. »

Alex leva les mains.

« Okay. »

Il partit.

Steph le regarda disparaître.

« Fuck. Les bras! »

Il revint au téléphone.

Daniel avait envoyé :

At the hotel.

Puis :

You were drunk.

Steph regarda la dernière phrase.

Quelqu'un passa devant lui.

Vert.

Noir.

Bleu.

Rouge.

Noir.

You were drunk.

Il relut.

Il n'aimait pas ça.

Il ne savait pas exactement pourquoi.

Peut-être parce que Daniel se souvenait.

Peut-être parce que lui, non.

Il tapa :

« I wasn't that drunk. »

Daniel répondit :

You absolutely were.

Steph sourit malgré lui.

« Fuck you. »

You did.

Steph éclata de rire.

Un homme à côté de lui le regarda.

Steph secoua la tête.

Rien.

Il rangea son téléphone.

——

Il retrouva Alex au bar.

Alex ou Alec.

Il avait commandé deux shooters.

« T'étais où? »

« Là. »

« Très précis. »

Steph prit un shooter.

« Santé. »

Ils burent.

Ça brûla.

Steph posa le verre.

Alex l'embrassa.

Directement.

Pas de question.

Steph répondit.

La barbe lui frotta la joue.

Une main passa derrière son cou.

Un bras autour de sa taille.

Le bar disparut pendant quelques secondes.

C'était agréable.

Simple.

Une bouche.

Une main.

Un corps.

Aucune information supplémentaire.

Steph aurait aimé rester là.

Son téléphone vibra.

Il continua d'embrasser Alex.

Une deuxième fois.

Il ouvrit les yeux.

Alex recula.

« Sérieux? »

« Désolé. »

« C'est ton chum? »

« Non. »

« Ton ex? »

« Non. »

« Ton contact? »

Steph rit.

« Non. »

Alex regarda sa poche.

« Il texte beaucoup. »

Steph sortit le téléphone.

Daniel.

Found it.

Puis une photo.

Steph l'ouvrit.

Son père.

Sa mère.

Son frère.

Lui.

Une photo de Noël.

Steph la connaissait.

Il devait avoir vingt-neuf ans.

Peut-être trente.

Son père tenait un verre de vin.

Sa mère avait les yeux fermés.

Son frère faisait une face de cave.

Steph était assis devant.

Il fixa la photo.

Il connaissait cette photo.

Elle était sur Facebook.

Ou elle l'avait été.

Il pensa au message.

You showed me.

Puis :

Found it.

Il regarda Daniel écrire.

This one.

Steph sentit son rythme cardiaque monter.

« Quoi? » demanda Alex.

Steph agrandit la photo.

Son père.

Derrière lui.

Une fenêtre.

Le sapin.

Rien.

Il regarda le haut de l'écran.

Daniel.

« Steph? »

Il tapa :

« Where did you find this? »

Les trois points apparurent.

Disparurent.

Steph attendit.

La musique semblait plus forte.

You sent it to me.

Steph resta immobile.

Il remonta la conversation.

Beaucoup trop loin.

Messages.

Photos.

Des conneries.

Des choses qu'il ne se rappelait pas avoir envoyées.

Il continua.

Alex regardait maintenant avec lui.

« Tu cherches quoi? »

« Une photo. »

« Celle-là? »

« Non. »

« Okay. »

Steph continua.

Puis il la vit.

La photo de Noël.

Envoyée par lui.

À Daniel.

Deux semaines plus tôt.

Steph fixa la date.

Deux semaines.

Pas l'hôtel.

Il revint au message.

That night.

Puis :

At the hotel.

Puis la photo.

Quelque chose ne fonctionnait pas.

Il tapa :

« I sent this two weeks ago. »

Daniel répondit :

Yes.

Steph fronça les sourcils.

« You said I showed you at the hotel. »

Daniel écrivait.

You did.

Steph regarda la photo.

Puis le message.

Puis la photo.

« Alors pourquoi... »

« Quoi? » demanda Alex.

Steph ne répondit pas.

Daniel ajouta :

You showed me a different picture.

Steph resta immobile.

« What picture? »

Rien.

Trois petits points.

Disparurent.

Revinrent.

I don't know.

Steph regarda l'écran.

« What do you mean you don't know? »

I mean I don't have it. You showed it to me on your phone.

Steph relut.

Une fois.

Deux fois.

Trois.

Ça n'aidait pas.

Alex posa une main sur son épaule.

« Hey. »

Steph leva les yeux.

Rouge.

Noir.

Rouge.

Rouge.

Alex.

« T'as l'air fucking intense tout d'un coup. »

Steph regarda autour de lui.

Le Stud.

La musique.

Les hommes.

Les verres.

Les lumières.

Rien n'avait changé.

« Je vais fumer. »

——

Dehors, l'air froid lui fit du bien.

Pas assez.

Il alluma une cigarette.

Son téléphone était toujours dans sa main.

Daniel avait écrit :

Everything okay?

Steph tira sur sa cigarette.

Il essaya de remettre les faits en ordre.

Daniel avait vu une photo de son père à l'hôtel.

Steph ne se souvenait pas de l'avoir montrée.

Daniel se souvenait.

Deux semaines plus tard, Steph lui avait envoyé une autre photo de sa famille.

Daniel avait reconnu son père.

Rien de tout ça n'était impossible.

Rien de tout ça n'était particulièrement étrange.

Steph tira encore.

La porte du Stud s'ouvrit derrière lui.

La musique sortit dans la rue.

Puis la porte se referma.

Silence.

Il regarda la conversation.

You showed me.

You were drunk.

At the hotel.

Il pensa à Marianne.

Il est dans la mafia.

À la cuillère.

Russie.

À la police.

À son père.

Du monde.

Steph savait ce qu'il était en train de faire.

Il le savait parfaitement.

Ça ne l'empêcha pas de le faire.

Il tapa :

« Did you know my father before you met me? »

Son pouce resta au-dessus de l'écran.

Il aurait pu effacer.

Il envoya.

Les trois petits points apparurent.

Steph fuma.

Ils disparurent.

Revinrent.

Puis :

What?

Steph regarda le message.

Il aurait dû s'arrêter là.

À la place, il écrivit :

« Just answer the question. »

Our love was my womb
But our bond has broken
My shield is gone
My protection is taken
I am one wound
My pulsating body
Suffering being

Björk — Black Lake
Chapitre XX

Bras.

Bras?

Steph ouvrit les yeux.

Il y en avait un sous sa tête.

L'autre autour de sa taille.

Ah.

Les bras.

Il sourit.

Puis referma les yeux.

« T'es réveillé? »

Alec.

Alex?

Merde.

« Non. »

« Okay. »

Le bras autour de sa taille se resserra.

Steph décida que ça lui convenait.

——

Il se réveilla une deuxième fois.

Seul.

Il resta couché quelques secondes.

La chambre était petite.

Un store laissait passer une ligne de lumière sur le mur.

Il ne savait pas quelle heure il était.

Il ne voulait pas savoir.

Il entendit quelque chose dans la cuisine.

Une poêle.

Puis une odeur.

Bacon.

Steph s'assit.

Son pantalon était par terre.

Son t-shirt aussi.

Un bas près de la porte.

L'autre n'était pas immédiatement visible.

Il enfila ses boxers.

Ça suffirait.

——

Alec était devant la cuisinière.

En chest.

Steph s'arrêta dans l'entrée de la cuisine.

Bras.

Il avait peut-être été injuste en limitant son analyse aux bras.

Dos.

Épaules.

Bras.

Alec se retourna.

« Bon matin. »

Steph regarda son visage.

Puis la poêle.

« Tu fais du bacon. »

« C'est généralement ce que ça sent. »

« Je vérifiais. »

Alec retourna une tranche.

« Café? »

« Oui. »

« C'est déjà fait. »

Steph regarda la cafetière.

Puis Alec.

« T'es toujours comme ça? »

« Comme quoi? »

« Fonctionnel. »

« Il est onze heures et demie. »

Steph regarda autour de lui.

« Ah. »

« Tu pensais qu'il était quelle heure? »

« J'avais choisi de pas participer au concept. »

Alec rit.

Il lui tendit une tasse.

Steph la prit.

« Merci. »

Il but.

Noir.

Bon.

Il reprit une gorgée.

Alec retourna au bacon.

Steph s'assit au comptoir.

Il regarda la cuisine.

Petite.

Propre.

Pas particulièrement rangée.

Deux plantes dans la fenêtre.

Une pile de courrier.

Des clés dans un bol.

Un speaker sur une étagère.

Un pot de café presque vide.

Normal.

Alec posa une assiette devant lui.

Bacon.

Œufs.

Rôties.

Steph regarda l'assiette.

« Tu fais ça à tous les gars que tu ramènes du Stud? »

Alec posa sa propre assiette.

« Seulement ceux qui passent la soirée à texter quelqu'un d'autre. »

Steph leva les yeux.

Alec souriait.

« Désolé. »

« T'étais vraiment fucking gossant. »

« Je sais. »

« Je pensais partir. »

Steph regarda ses bras.

« Ça aurait été dommage. »

Alec suivit son regard.

« Ah. »

Steph prit une tranche de bacon.

« Quoi? »

« Rien. »

« Non. Vas-y. »

« Je commence à comprendre. »

Steph mangea le bacon.

« Comprendre quoi? »

Alec fléchit légèrement un bras.

À peine.

Steph le regarda.

« Va chier. »

Alec éclata de rire.

——

La musique jouait doucement.

Steph ne l'avait pas remarquée au début.

Des cordes.

Une voix.

Il leva la tête.

« C'est Björk? »

« Ouais. »

Steph écouta.

« Vulnicura. »

Alec le regarda.

« Okay. »

« Quoi? »

« Rien. Je pensais pas que t'allais reconnaître l'album. »

« Pourquoi? »

Alec regarda ses boxers.

Puis Steph.

« Aucune raison. »

« Fuck you. »

« Encore? »

Steph sourit.

« C'est laquelle? »

Alec écouta une seconde.

« Lionsong. »

Steph hocha la tête.

Il prit une rôtie.

« C'est vraiment l'album où elle arrête de protéger Barney. »

Alec fronça les sourcils.

« Elle le protège dans les autres? »

« Pas protège comme ça. »

Steph chercha.

« Elle protège le couple. L'idée du couple. Même quand c'est weird. »

Alec prit son café.

« Puis Black Lake, elle l'éventre. »

« Oui. »

« C'est quand même essentiellement un album de divorce. »

Steph fit une face.

Alec le vit.

« Quoi? »

« C'est la réponse facile. »

Alec posa sa fourchette.

« Ah. »

« Quoi, ah? »

« T'es ce genre-là. »

« Quel genre? »

« Celui qui corrige une opinion sur Björk avant son deuxième café. »

Steph regarda sa tasse.

« C'est mon troisième. »

Alec regarda la cafetière.

« T'en as pris trois? »

« Deux pendant que tu faisais les œufs. »

« Tabarnak. »

« Continue. »

Alec réfléchit.

« Okay. C'est pas juste un album de divorce. »

« Merci. »

« Mais ça commence là. »

« Oui. »

« Et après elle fait Utopia. »

Steph hocha la tête.

« Exactement. »

« Qui est littéralement : les hommes sont finis, je pars vivre avec les oiseaux. »

Steph rit.

« C'est pas littéralement ça. »

« Encore. »

« Quoi? »

« Tu le fais encore. »

Steph but son café.

« Mais c'est pas ça. »

« Je sais. »

Alec sourit.

« C'est pour ça que je l'ai dit. »

Steph le regarda.

Alec prit une bouchée d'œufs.

Connard.

Steph sourit.

« Utopia, c'est pas l'album qui m'intéresse le plus après. »

« Fossora. »

Steph arrêta sa tasse avant sa bouche.

« Okay. »

Alec leva les yeux.

« Quoi? »

« Rien. »

« Non. Vas-y. »

Steph posa sa tasse.

« Je pensais pas que t'allais dire Fossora. »

Alec regarda ses boxers.

Puis Steph.

« Aucune raison. »

Steph éclata de rire.

« Fuck you. »

« Troisième fois. »

« Compte pas. »

« Je compte. »

——

Ils restèrent à table après avoir fini.

Alec avait ramené la cafetière.

Erreur.

Steph en prit encore.

Ils parlèrent de Björk.

De Barney.

De ce qui arrive quand une artiste passe tellement de temps à construire un monde avec quelqu'un que la destruction de la relation détruit aussi une partie du langage qu'ils avaient construit ensemble.

Puis de ce qu'elle fait après.

Steph parlait avec les mains.

Il le savait parce qu'à un moment Alec lui attrapa un poignet.

« Tu vas renverser ton café. »

Steph regarda sa tasse.

Elle était effectivement dangereusement proche du bord.

« Merci. »

Alec lâcha son poignet.

Steph continua.

« Ce que j'aime, c'est que ça devient pas plus normal après. »

« Non. »

« Ça aurait pu. Retour aux sources. Album de guérison. Piano. Cordes. Tout le kit. »

« À la place elle fait des flûtes. »

« Beaucoup de flûtes. »

« Beaucoup trop de flûtes. »

Steph pointa Alec.

« Non. »

« Oui. »

« Retire ça. »

« Jamais. »

« Je vais partir. »

« T'as juste un bas. »

Steph baissa les yeux.

Il avait effectivement trouvé un seul bas en venant à la cuisine.

Il l'avait mis.

Alec regarda son pied.

« Très sexy. »

« Je sais. »

« Le boxer avec un bas. »

« C'est un look. »

« C'est un appel à l'aide. »

Steph prit son café.

« Où est l'autre? »

« Aucune idée. »

« C'est chez toi. »

« C'est toi qui l'as enlevé. »

Steph réfléchit.

« Je conteste cette version des événements. »

« J'étais là. »

« Source biaisée. »

Alec sourit.

——

Alec ramassa les assiettes.

Steph resta au comptoir.

Il aurait pu se lever.

L'aider.

Chercher son bas.

Chercher son pantalon.

Faire quelque chose.

Il regarda.

Alec rinça les assiettes.

Toujours en chest.

Steph but son café.

Il commençait à soupçonner que le troisième café n'avait rien à voir avec le café.

Alec posa les assiettes dans l'évier.

« Attends. »

Il prit son téléphone.

Steph le regarda.

« Quoi? »

« T'as parlé pendant vingt minutes. Maintenant c'est mon tour. »

« C'est menaçant. »

Alec toucha l'écran.

La musique changea.

Quelques secondes.

Steph reconnut.

Il regarda Alec.

« Moderat? »

« Ouais. »

Steph posa sa tasse.

Bras.

Bacon.

Björk.

Moderat.

C'était rendu indécent.

Alec se retourna.

« Quoi? »

Steph le regarda.

« Rien. »

« Tu fais encore ça. »

« Quoi? »

« Tu me regardes comme si tu réfléchissais. »

Steph regarda ses bras.

Puis son visage.

« Je réfléchis pas tant que ça. »

Alec sourit.

Steph se leva.

« Viens ici. »

Chapitre XXI

Il faisait presque noir quand Steph sortit.

La porte se referma derrière lui.

Il resta une seconde sur le trottoir.

Hochelag.

Froid.

Pas vraiment froid.

Le genre de froid qui entrait par le col parce qu'on s'était habillé pour sortir la veille et pas pour rentrer le lendemain.

Steph remonta son manteau.

Les trottoirs étaient encore humides.

Des feuilles jaunes et brunes collaient dans le caniveau.

Les plex s'allumaient un à un.

Fenêtres jaunes.

Escaliers de métal.

Balcons trop petits.

Une télévision bleue derrière un rideau.

Quelqu'un fumait sur un perron en pantoufles.

Plus loin, un autobus passa sur Ontario.

Steph commença à marcher.

Il ne savait pas exactement où il était.

Pas perdu.

Hochelag.

Ça suffisait.

Il sortit son téléphone pour regarder la carte.

Puis s'arrêta.

Il avait une question plus importante.

Il ouvrit la conversation avec Alec.

« Question importante. »

Il continua de marcher.

Trois petits points.

« Alex ou Alec? »

La réponse arriva immédiatement.

« Robert. »

Steph s'arrêta.

Il regarda l'écran.

« Fuck. Sérieux? »

Trois petits points.

« Non. Alec. :P »

Steph rit tout seul sur le trottoir.

« Connard. »

« Quatrième fois. »

Steph regarda le message.

Il comptait encore.

Évidemment.

Il rangea son téléphone.

Deux coins de rue.

Il le ressortit.

Daniel.

Rien.

——

Toujours rien.

Steph regarda l'heure.

Daniel avait eu toute la journée.

Toute la fucking journée.

Il relut son dernier message.

« Just answer the question. »

Pas exactement diplomatique.

Mais la question était simple.

Did you know my father before you met me?

Oui.

Non.

Même fuck you aurait constitué une réponse.

Rien.

Steph verrouilla l'écran.

Il continua sur Ontario.

Des gens entraient dans un restaurant.

Un gars attachait son vélo à un poteau.

Une femme sortit d'un dépanneur avec deux sacs et un billet de loterie dans la bouche.

Normal.

Tout était fucking normal.

Steph pensa à Alec.

Alec.

Pas Robert.

Une soirée.

Une nuit.

Une journée.

Bacon.

Björk.

Moderat.

Du sexe.

Des bras.

Beaucoup de bras.

Et il savait déjà plus de choses simples sur Alec qu'il semblait capable d'en savoir sur Daniel.

Il savait comment Alec prenait son café.

Il savait qu'il trouvait qu'il y avait trop de flûtes dans Utopia.

Opinion objectivement mauvaise.

Mais claire.

Aucune enquête nécessaire.

Aucune petite cuillère.

Aucune mafia russe.

Aucun hôtel qu'il devait reconstruire de mémoire.

Steph ralentit.

Pourquoi il se compliquait la vie avec Daniel?

La question était presque irritante tellement elle était évidente.

Il pouvait simplement arrêter.

Ne plus écrire.

Ne plus répondre.

Voir Alec.

Ou voir quelqu'un d'autre.

Ou personne.

Daniel n'était pas une obligation.

Il n'était même pas son chum.

Steph regarda son téléphone dans sa main.

Puis le déverrouilla.

Daniel.

Toujours rien.

« Crisse. »

Il continua de marcher.

——

Trois rues plus loin, Steph ouvrit Claude.

Il marcha encore quelques secondes avant d'écrire.

« J'ai besoin que tu regardes quelque chose. »

Claude répondit.

Steph s'arrêta devant une vitrine fermée.

« Une conversation. Il me semble qu'il manque de l'information. »

Il copia les messages.

You looked good.

I'm not in the picture.

I know.

Puis les autres.

Your brother.

He looks like your dad.

How do you know what my dad looks like?

You showed me.

When?

That night.

At the hotel.

You were drunk.

Steph continua.

La photo de Noël.

Le fait qu'il l'avait envoyée deux semaines plus tôt.

L'autre photo.

Celle que Daniel disait avoir vue sur son téléphone.

Puis :

Did you know my father before you met me?

What?

Just answer the question.

Steph envoya.

Quelques secondes.

Claude répondit.

« Je comprends pourquoi ça t'accroche. Mais je pense qu'il y a une supposition dans ta lecture que Daniel n'a jamais formulée. »

Steph fronça les sourcils.

« Laquelle? »

« Tu pars du principe que Daniel parle de la nuit dont tu te souviens. »

Steph ralentit.

« Ben oui. À l'hôtel. »

« Il dit "at the hotel". Il ne dit pas "the first night". Il ne dit même pas que c'est la même soirée à laquelle tu penses. »

Steph s'arrêta.

« J'ai été une fois à l'hôtel avec Daniel. »

Claude répondit :

« Tu te souviens d'avoir été une fois à l'hôtel avec Daniel. C'est pas nécessairement la même affirmation. »

Steph regarda l'écran.

« Va chier. »

« Je dis pas que tu l'as revu. Je dis qu'il y a un trou logique dans ta reconstruction. Daniel affirme que tu étais très saoul. Toi, tu affirmes que tu ne l'étais pas tant que ça. Les deux peuvent être vrais si vous ne parlez pas de la même soirée. »

Steph ne bougea plus.

Une voiture passa.

Ses pneus firent un bruit mouillé sur l'asphalte.

« Fuck. »

Claude continua.

« Est-ce qu'il y a une soirée récente dont tu ne te souviens pas bien? Pas juste une soirée floue. Un vrai trou. Tu sais où tu étais au début, tu sais où tu étais après, mais entre les deux il manque des heures. »

Steph recommença à marcher.

Il n'aimait pas la question.

Il essaya de faire les dernières semaines dans sa tête.

Cours.

Village.

Marianne.

Daniel.

McDo.

Chez lui.

Une soirée.

Une autre.

Des matins qui commençaient sans que les nuits soient parfaitement nettes.

Rien d'inhabituel.

Puis une image.

Sa porte.

Pas l'extérieur.

L'intérieur.

Steph debout dans son entrée.

Une chaussure.

Il fronça les sourcils.

Pourquoi une chaussure?

Il chercha.

Rien.

Une impression.

Il avait eu de la misère avec sa serrure.

Ou avec ses clés.

Ou les deux.

Il avait été très saoul.

Ça, il s'en souvenait.

Non.

Il se souvenait d'avoir su le lendemain qu'il avait été très saoul.

Ce n'était pas la même chose.

« Peut-être. »

Claude répondit :

« Alors commence là. Et surtout, invente rien pour remplir le milieu. Regarde ce qui existe : messages, photos, transactions, appels. Si tu as revu Daniel pendant un blackout, il y a peut-être une trace quelque part. »

Steph s'arrêta.

Il relut.

Invente rien pour remplir le milieu.

Un rire court lui échappa.

« C'est littéralement tout ce que je fais depuis deux semaines. »

« Je sais. »

Steph regarda la rue.

Les feuilles.

Les voitures.

Les fenêtres éclairées.

Quelqu'un avait commencé à cuisiner quelque chose avec beaucoup d'ail dans un appartement au-dessus de lui.

Le monde continuait.

Il revint à Claude.

« Mettons que je l'ai revu. »

Il hésita.

« Et que je me souviens de rien. »

Claude répondit :

« Alors certaines informations qui te semblent appartenir à votre première rencontre peuvent appartenir à une deuxième. Ça expliquerait la contradiction sans avoir besoin de supposer que Daniel ment. Ça ne prouve pas que c'est ce qui s'est passé. Mais ça vaut la peine de vérifier avant de construire autre chose autour. »

Steph sentit son estomac se serrer.

Il relut les messages de Daniel.

You showed me.

That night.

At the hotel.

You were drunk.

Steph avait lu une histoire.

Daniel lui avait donné quatre phrases.

Ce n'était pas la même chose.

Il écrivit :

« Oh fuck. »

Claude répondit :

« Vérifie d'abord les traces les plus bêtes. Ton historique de messages. Tes photos. Tes paiements. Si tu prenais Uber, tes courses. Cherche une date où ton souvenir et les données arrêtent de raconter la même chose. »

Steph s'arrêta.

Uber.

Il sortit de Claude.

Ouvrit l'app.

Activité.

Il descendit.

Courses.

Dates.

Adresses.

Des trajets qu'il reconnaissait.

Stud.

Chez lui.

UQAM.

Il descendit encore.

Puis son pouce s'arrêta.

Une course.

Steph regarda la date.

Il connaissait cette date.

Enfin, le début.

Après, beaucoup moins.

Il ouvrit la course.

Prise en charge.

Village.

Destination.

Steph ne bougea plus.

L'hôtel.

Il regarda l'écran.

Une fois.

Deux fois.

L'adresse ne changea pas.

Il revint à Claude.

« Oh fuck. »

Puis :

« OH FUCK. »

Claude répondit presque immédiatement.

« Tu as trouvé quelque chose? »

Steph regarda encore Uber.

La date.

L'heure.

L'adresse.

Il avait été là.

Une deuxième fois.

Il ne se souvenait pas d'y être allé.

Il ne se souvenait pas d'en être parti.

Il ne se souvenait pas de Daniel.

Steph retourna à Claude.

Ses doigts restèrent une seconde au-dessus du clavier.

Puis il écrivit :

« J'ai revu Daniel. »

Il regarda la phrase.

Envoya.

Puis :

« Je me souviens de rien. »

Chapitre XXII

Le professeur écrivit au tableau :

SUNK COST

Il se retourna.

« Quelqu'un? »

Trois mains se levèrent.

Steph continua d'écrire.

Le professeur pointa une fille deux rangées devant lui.

« Un coût déjà engagé qu'on peut pas récupérer. »

« Oui. Exemple? »

« Une campagne publicitaire qui marche pas. »

« Bon. On a dépensé cinquante mille dollars. La campagne marche pas. On fait quoi? »

« On arrête. »

« Pourquoi? »

« Parce que le cinquante mille est déjà perdu. »

Le professeur hocha la tête.

« Exactement. »

Il retourna au tableau.

Steph écrivit :

50 000 $ = irrelevant

Le professeur se retourna juste à temps pour le voir.

« Monsieur Drouin? »

Steph leva les yeux.

« Oui? »

« Cinquante mille dollars, c'est irrelevant? »

Quelques personnes rirent.

Steph regarda ses notes.

« Pour la prochaine décision, oui. »

Le professeur sourit.

« Développez. »

Steph posa son stylo.

« Si le cinquante mille peut pas être récupéré, continuer juste pour le justifier change rien au cinquante mille. La question, c'est combien ça va coûter à partir de maintenant et ce qu'on peut gagner à partir de maintenant. »

« Exactement. »

Le professeur pointa Steph avec son marqueur.

« Le passé explique comment vous êtes arrivé là. Il ne décide pas nécessairement de ce que vous devriez faire ensuite. »

Steph hocha la tête.

Logique.

Le professeur retourna au tableau.

« Le problème, c'est que les humains détestent perdre. Alors on continue. On remet de l'argent. Du temps. Des ressources. Parce qu'arrêter nous oblige à reconnaître que ce qu'on a déjà investi ne reviendra pas. »

Steph écrivit.

Décision future ≠ justification du passé

Très logique.

« Et plus on investit? »

Quelqu'un derrière Steph répondit :

« Plus on veut continuer. »

« Voilà. »

Le professeur traça une flèche.

INVESTISSEMENT → ATTACHEMENT → INVESTISSEMENT

« Et c'est là que ça devient dangereux. »

Steph regarda le tableau.

Très.

Fucking.

Logique.

Son téléphone vibra dans sa poche.

Il l'ignora.

——

« Concorde. »

Le professeur changea de diapositive.

Une photo de l'avion apparut.

Steph connaissait l'histoire.

Tout le monde connaissait l'histoire.

« Les gouvernements britannique et français ont continué à financer le programme alors que les perspectives commerciales s'étaient considérablement détériorées. Tellement que le biais porte parfois un autre nom. »

Il écrivit :

CONCORDE FALLACY

Steph nota le terme.

Son téléphone vibra encore.

Il continua d'écrire.

« Maintenant, attention. Dire qu'un investissement passé est irrécupérable ne veut pas dire qu'il faut automatiquement abandonner le projet. »

Steph leva les yeux.

« Ça veut dire que cet investissement ne devrait pas être la raison pour laquelle vous continuez. »

Steph arrêta son stylo.

Le professeur passa à la diapositive suivante.

Un projet informatique.

Budget initial.

Dépenses actuelles.

Coût estimé pour terminer.

Revenus projetés.

« Vous êtes le gestionnaire. Vous avez déjà dépensé huit millions. Il en faut quatre autres pour terminer. Vous estimez que le produit fini va générer deux millions. Est-ce qu'on continue? »

« Non », dit quelqu'un.

« Pourquoi? »

« Parce qu'on perd deux millions de plus. »

« Voilà. Les huit millions sont partis dans les deux scénarios. Votre décision porte sur les quatre prochains. »

Steph écrivit :

Ne pas demander : combien j'ai déjà mis?
Demander : qu'est-ce que je mets encore? Pour quoi?

Il regarda ce qu'il venait d'écrire.

Son téléphone vibra.

Steph ferma les yeux.

Une seconde.

Il sortit le téléphone sous la table.

Alec.

Steph regarda le nom.

Il sourit avant même d'ouvrir.

« J'ai retrouvé ton bas. »

Steph fixa le message.

Une photo suivit.

Son bas.

Sur le plancher.

À côté du lit.

« Merci. J'étais inquiet. »

Trois petits points.

« Il va bien. Je lui ai donné de l'eau. »

Steph retint un rire.

Le professeur parlait toujours.

« Il est traumatisé? »

« Un peu. »

Puis :

« Son père peut venir le chercher quand il veut. »

Steph regarda l'écran.

Il tapa :

« Son père est en classe. »

« Ah. Il a repris ses études? »

Steph mordit l'intérieur de sa joue.

« Gestion. »

« Pauvre bas. »

Steph baissa la tête.

Ses épaules bougèrent.

La fille devant lui se retourna.

Il fit semblant de tousser.

Alec écrivait encore.

« T'as quelque chose de prévu après? »

Steph regarda la question.

Puis le tableau.

SUNK COST

Puis son téléphone.

Alec.

Une réponse simple.

Une question simple.

Un gars qui faisait du bacon.

Un gars qui savait ce qu'était Fossora.

Un gars dont le plus grand mystère, à date, avait été son prénom.

Steph tapa :

« Pas vraiment. »

Il s'arrêta.

Effaça.

« Non. »

Envoya.

Alec répondit presque immédiatement.

« Viens chercher ton bas. »

Steph sourit.

« C'est du chantage. »

« Oui. »

« Je vais appeler la police. »

« Ils vont rire de toi. »

« Probablement. »

Le professeur s'arrêta.

Steph leva les yeux.

Le professeur le regardait.

« Monsieur Drouin. »

« Oui. »

« Vous semblez avoir une excellente conversation. »

Steph verrouilla son téléphone.

« Désolé. »

« On parlait justement de mauvaises décisions. »

Quelques personnes rirent.

Steph regarda le tableau.

« Celle-là est pas si mauvaise. »

Un peu plus de rires.

Le professeur leva un sourcil.

« Nous verrons à l'examen. »

Steph rangea son téléphone.

——

À la pause, il alla chercher un café.

Quatrième.

Non.

Cinquième.

Il avait perdu le compte.

Il s'appuya contre le mur du corridor.

Étudiants.

Sacs.

Portes.

Machines distributrices.

Quelqu'un parlait trop fort au téléphone.

Steph but.

Il ressortit le sien.

Alec.

Il ouvrit la conversation.

Relut.

Viens chercher ton bas.

Il sourit encore.

Puis son pouce descendit.

Daniel.

Aucun nouveau message.

Le sourire resta une seconde.

Puis moins.

Steph ouvrit la conversation.

Did you know my father before you met me?

What?

Just answer the question.

Rien après.

Il regarda l'heure du dernier message.

Presque une journée.

Il pensa à la course Uber.

L'hôtel.

Une nuit entière qui existait sans lui.

Il pensa à tout ce qu'il avait essayé de comprendre depuis qu'il avait rencontré Daniel.

La police.

La Russie.

Les cuillères.

Les messages.

Les silences.

Les choses que Daniel savait.

Les choses que Steph ne savait pas.

Les choses que Steph ne savait même pas qu'il ne savait pas.

Il but son café.

Puis regarda ses notes.

Ne pas demander : combien j'ai déjà mis?
Demander : qu'est-ce que je mets encore? Pour quoi?

Steph resta immobile.

« Oh, va chier. »

Une fille qui passait le regarda.

« Pas toi. »

Elle continua.

Steph regarda encore Daniel.

Puis Alec.

Daniel.

Alec.

C'était ridicule.

Il savait ce qu'était un coût irrécupérable.

Il venait littéralement de l'expliquer devant toute la classe.

Son téléphone vibra.

Steph regarda l'écran.

Alec.

« J'ai du bacon. »

Steph éclata de rire.

Il répondit :

« Argument déloyal. »

« J'ai des bras aussi. »

Steph fixa le message.

Connard.

« J'arrive après mon cours. »

Il envoya.

Puis rangea son téléphone.

Daniel pouvait attendre.

Steph fit deux pas.

S'arrêta.

Sortit son téléphone.

Vérifia une dernière fois.

Rien.

« Fuck. »

Il ouvrit Daniel.

Il resta quelques secondes devant le clavier.

Puis écrivit :

« Is there a possibility I don't remember our last hotel adventure? »

Il regarda la phrase.

Adventure.

Ça ferait.

Il envoya.

Puis :

« It would explain a lot. »

Envoyé.

Steph regarda l'écran.

Pas de petits points.

Il rangea son téléphone.

Sunk cost.

Steph réfléchit.

Floating cost.

Il sourit.

Voilà.

Il venait d'inventer le floating cost.

Chapitre XXIII

Alec ouvrit la porte.

« Hey. »

« Hey. »

Steph entra.

Deux gars nus étaient assis sur le sofa.

Ils regardèrent Steph.

Steph les regarda.

Personne ne dit rien.

« Salut. »

« Salut. »

« Hey. »

Steph regarda Alec.

Alec referma la porte.

« J'ai retrouvé ton bas. »

Steph regarda encore le sofa.

« Je vois que t'as eu une grosse journée. »

Un des gars rit.

Alec sourit.

« T'es correct avec ça? »

Steph regarda les deux gars.

Quelqu'un rit dans la chambre.

De la musique jouait plus fort que la veille.

Même appartement.

Même plantes.

Même speaker.

Pas exactement la même ambiance.

Steph regarda Alec.

« Oh que oui! »

« Good. »

Alec partit vers la cuisine.

Comme ça.

Steph resta dans l'entrée.

Bon.

Il enleva son manteau.

Ses souliers.

Son chandail.

« Moi c'est Marc », dit un des gars.

« Steph. »

L'autre leva la main.

« Félix. »

« Salut Félix. »

Steph déboutonna son pantalon.

Marc se tassa pour lui faire de la place sur le sofa.

Steph enleva son pantalon.

Puis un bas.

L'autre resta pris au talon.

Il tira.

Rien.

Il sautilla sur un pied.

Félix le regardait.

« Ça va? »

« Oui. »

Steph tira plus fort.

Le bas partit.

« Voilà. »

« Nice. »

« Merci. »

Alec revint de la cuisine.

Il regarda Steph.

Puis les deux bas par terre.

Puis une chaise près du mur.

Le bas de Steph était soigneusement posé dessus.

« C'est pas celui-là que t'étais venu chercher. »

Steph regarda la chaise.

Puis les deux bas qu'il venait d'enlever.

« Ah, fuck. »

Marc rit.

Steph ramassa son bas perdu.

Il avait maintenant trois bas.

Il les posa ensemble sur la chaise.

« Je vais repartir gagnant. »

« Statistiquement, non », dit Alec.

« J'aime pas ton attitude. »

« Tu veux quelque chose? »

Steph regarda Marc.

Puis Félix.

Puis Alec.

« J'ai l'impression que la question est plus compliquée qu'hier. »

Alec sourit.

« Viens. »

——

Dans la cuisine, il y avait un autre gars.

Shorts.

Pas de chandail.

Il leva les yeux.

« Salut. »

« Steph. »

« Nico. »

« Salut. »

Alec ouvrit le frigo.

« Eau? »

« Oui. »

Il lui tendit une bouteille.

Steph but.

Une pipe était posée sur le comptoir.

Crystal.

Steph la regarda.

Puis Alec.

Alec le regardait déjà.

Pas de surprise.

Pas de pression.

Juste la question.

Steph regarda vers le salon.

Marc disait quelque chose à Félix.

Félix éclata de rire.

La musique changea.

Quelqu'un sortit de la chambre.

Un autre gars.

Nu.

Il traversa le corridor comme s'il habitait là.

Steph regarda de nouveau Alec.

« Okay. »

——

Ça embarqua vite.

Steph était assis sur le bras du sofa avec Marc quand il le sentit.

Pas un flottement.

Pas quelque chose qui montait tranquillement.

Là.

Son cerveau venait de trouver une vitesse de plus.

Marc travaillait dans quelque chose avec des assurances.

Ou pour des assurances.

Steph lui posa une question.

Marc répondit.

Steph en posa une autre.

Puis une autre.

Soudain, les assurances étaient fucking intéressantes.

Pas les assurances.

Le système.

Les probabilités.

La façon dont on décidait combien valait un risque avant qu'il arrive.

« Mais c'est ça que je te dis », dit Marc.

« Oui! »

Steph se pencha vers lui.

« Mais attends. Parce que si tu peux calculer le risque, le risque existe déjà comme valeur avant même que l'événement existe. »

Marc le regarda.

« Oui. »

« C'est fucking weird. »

« C'est littéralement mon travail. »

Steph éclata de rire.

Tout allait vite.

Pas trop vite.

À la bonne vitesse.

Enfin.

——

Alec était dans la cuisine.

Steph le voyait depuis le salon.

Il parlait avec Nico.

Steph regarda ailleurs.

Félix lui disait quelque chose.

Steph revint à Félix.

« Quoi? »

« Je disais, tu le connais depuis longtemps? »

« Qui? »

Félix regarda Alec.

« Lui. »

« Depuis hier. »

Félix regarda Steph.

« Sérieux? »

« Ouais. »

« Okay. »

Steph sourit.

« Quoi, okay? »

« Rien. »

« Non. Vas-y. »

Félix sourit.

« Tu le regardes pas comme quelqu'un que tu connais depuis hier. »

Steph regarda Alec.

« Il a des bras. »

Félix hocha la tête.

« C'est vrai. Il a aussi des cheveux... Mais moi c'est son dos! »

Enfin quelqu'un de raisonnable.

——

La soirée s'agrandit.

Pas l'appartement.

La soirée.

Il y avait toujours les mêmes murs.

Mais plus de monde.

Ou Steph les remarquait davantage.

La porte ouvrait.

Fermait.

Des prénoms.

David.

Max.

Un H.

Steph avait abandonné.

La musique montait.

Quelqu'un avait baissé les lumières.

La cuisine était blanche.

Le salon orange.

Le corridor presque noir.

Steph allait d'une pièce à l'autre.

Parlait.

Riait.

Touchait une épaule en passant.

Une main restait parfois sur sa taille.

Il ne savait pas toujours à qui elle appartenait.

Ça lui convenait.

À un moment, il réalisa qu'il était complètement nu.

Il ne savait plus exactement quand ses boxers avaient disparu.

Ça lui convenait aussi.

Son corps était précis.

Il savait exactement où étaient ses mains.

Ses pieds.

Sa langue contre ses dents.

La sueur dans son dos.

L'air sur ses fesses.

Le plancher froid sous ses pieds.

Tout existait beaucoup.

Il retourna dans la cuisine.

Alec était là.

« Hey. »

« Hey. »

Ils se regardèrent.

Longtemps.

Ou deux secondes.

Steph sourit.

« Quoi? »

« Rien. »

« Tu fais encore ça. »

« Quoi? »

« Tu me regardes comme si tu réfléchissais. »

Steph s'approcha.

« Je réfléchis vraiment pas tant que ça. »

Alec rit.

Puis l'embrassa.

——

Plus tard, Steph était assis par terre.

Pourquoi?

Bonne question.

Le sofa était libre.

Il préférait le plancher.

Marc était à côté de lui.

Nico racontait une histoire debout devant eux.

Une histoire extrêmement importante à propos d'un lave-vaisselle.

Steph était captivé.

Son téléphone sonna.

Quelque part près de l'entrée.

Steph regarda vaguement dans cette direction.

Nico fit un geste.

« Non, mais attends. Le gars me dit que c'est NORMAL. »

« C'est pas normal », dit Marc.

« MERCI. »

Steph hocha la tête.

« Pas normal. »

Nico continua.

Son téléphone sonna encore.

Steph se leva.

« Attends. »

Il traversa l'appartement.

Il alla le chercher.

Daniel.

Il regarda le nom.

Le message était là.

Enfin.

La réponse qu'il attendait.

Steph posa son pouce sur la notification.

« STEPH! »

Il leva les yeux.

Alec.

Depuis le salon.

« Quoi? »

« Viens. »

Steph regarda son téléphone.

Daniel.

Puis Alec.

Il verrouilla l'écran.

« J'arrive. »

——

À quatre heures dix-sept, Steph était dans la cuisine avec Félix.

Il savait qu'il était quatre heures dix-sept parce que le panneau du four l'affichait en fluorescent bleuté.

4:17.

Steph regarda le panneau.

« Pourquoi toute l'électronique avait cette couleur-là durant un boutte? »

Félix regarda.

« Quelle couleur? »

« Ce bleu. »

« Ah ouais. »

« Les radios. Les fours. Les chars. Tout était fucking bleu. »

Félix réfléchit.

« C'était futuriste. »

« C'était 2006. »

« Le futur était en 2006. »

Steph éclata de rire.

Alec entra dans la cuisine.

« Vous parlez de quoi? »

« De 2006. »

« Pourquoi? »

Steph pointa le four.

« Bleu. »

Alec regarda le panneau.

« Ah. »

Dix minutes plus tard, ils parlaient de phares de chars et de Windows XP.

Steph savait exactement comment ils s'étaient rendus là.

Il aurait juste été incapable de l'expliquer rapidement.

——

Le soleil commençait à apparaître quand Steph retrouva ses trois bas.

Il les avait alignés sur la chaise.

Pourquoi?

Aucune idée.

Mais ils étaient là.

Trois.

Il les compta.

Un.

Deux.

Trois.

Victoire.

Il prit son téléphone.

Daniel.

Toujours là.

Non lu.

Steph regarda la notification.

Puis l'heure.

Puis l'appartement.

Marc dormait sur le sofa.

Félix parlait doucement avec Nico dans la cuisine.

Quelqu'un qu'il ne connaissait pas dormait dans le lit d'Alec.

Alec était assis par terre contre le mur.

Il regardait Steph.

« Tu pars? »

Steph regarda ses trois bas.

Puis Alec.

Puis son téléphone.

Il verrouilla l'écran.

« Non. »

Il posa les bas.

Puis alla s'asseoir à côté de lui.

La suite est en écriture.