Le garage était plus propre que Steph l’avait imaginé.
Pas propre comme un concessionnaire.
Propre comme un endroit où chaque chose salissante avait sa place.
Il trouva Marianne derrière une voiture grise dont il manquait presque tout l’avant.
Elle portait un pantalon de travail noir et un chandail trop grand.
Ses cheveux étaient attachés.
Elle avait des lunettes de sécurité sur la tête.
Steph leva les deux cafés.
« Livraison. »
Marianne regarda les gobelets.
« Je retire ce que j’ai dit hier. T’es utile. »
Elle prit le sien.
« Merci. »
Steph regarda la voiture.
« Elle a perdu une bataille? »
« Elle a rencontré un poteau. »
« Le poteau va bien? »
« Très bien. »
Elle but une gorgée.
Steph regarda autour de lui.
Une autre voiture était installée plus loin, une portière ouverte, l’intérieur protégé par du plastique.
Des outils étaient suspendus au mur.
Des pièces de carrosserie attendaient sur des supports.
Le bruit venait par vagues.
Une ponceuse.
Un compresseur.
Puis presque rien.
« Je pensais que tu débosselais des chars. »
Marianne regarda la voiture devant elle.
« C’est ce que je fais. »
« Elle a plus de bosselage. Elle a pu de face. »
« Ça aussi, ça se débosselle. »
Steph hocha la tête comme s’il venait d’apprendre quelque chose.
« Ça coûte combien réparer ça? »
« Ça dépend. »
« Bonne réponse. »
« C’est toujours la réponse. »
Elle s’appuya contre un établi.
« Ça dépend de l’auto. Des pièces. De ce qui est croche en dessous. De ce que l’assurance accepte. De ce qu’elle refuse. De ce qu’elle décide que ça devrait coûter. »
Steph releva légèrement la tête.
« L’assurance décide? »
« L’assurance décide beaucoup de choses. »
« Mais c’est pas leur garage. »
Marianne sourit.
« Bienvenue dans le débosselage. »
Steph prit une gorgée de café.
« Explique. »
« Tu veux vraiment savoir? »
« Oui. »
Elle regarda son café.
« Mettons que tu plantes ton char. »
« Ça commence bien. »
« Ton assureur te dit où aller. Officiellement, tu peux aller où tu veux. »
« Officiellement. »
« Exactement. »
Elle pointa vers le bureau vitré au fond.
« Mais ils ont leurs réseaux. Leurs ententes. Leurs tarifs. Le nombre d’heures qu’ils veulent payer pour une job. Les pièces qu’ils acceptent. Des fois ils veulent de l’usagé. Des fois de l’aftermarket. Des fois ils approuvent l’original. Tout passe dans leurs systèmes. »
Steph regarda les voitures.
« Donc les garages sont indépendants, mais les assurances contrôlent le marché. »
« Plus ou moins. »
« Un oligopole. »
Marianne le regarda.
« Tu viens vraiment de venir dans un garage avec un café pour me parler d’oligopoles? »
« J’ai séché un cours. Faut bien que l’éducation serve quelque part. »
Elle rit.
« Oui. Un oligopole. »
Elle prit une autre gorgée.
« Une poignée de compagnies contrôlent assez de clients pour imposer leurs règles à tout le monde. Tu peux leur dire non. »
Elle haussa les épaules.
« Après ça, bonne chance pour avoir du volume. »
Steph regarda de nouveau la voiture sans devant.
« Donc ils contrôlent la demande sans posséder l’offre. »
Marianne plissa les yeux.
« T’es toujours comme ça? »
« Comme quoi? »
« Tu transformes tout en diagramme. »
Steph réfléchit.
« Probablement. »
« Fatigant. »
« Beaucoup. »
Elle retourna vers la voiture.
Steph la suivit.
Elle lui montra une pièce de métal légèrement tordue.
« Ça, par exemple. Moi je peux te dire qu’on peut la réparer. »
« Et l’assurance? »
« Peut décider qu’on la remplace. »
« Ou l’inverse. »
« Voilà. »
« Même si c’est moins logique. »
« La logique dépend de qui paie. »
Steph sourit.
« Ça, par contre, je comprends. »
Marianne posa son café.
Elle enfila ses lunettes.
Steph la regarda travailler quelques secondes.
Elle ne frappait presque pas.
De petits mouvements.
Elle vérifiait.
Recommençait.
Steph avait imaginé des marteaux.
Il y avait des marteaux.
Mais beaucoup moins de violence que prévu.
« Daniel fait quoi? »
Marianne arrêta son mouvement.
Pas longtemps.
Juste assez pour que Steph le remarque.
« Ah. »
Elle reprit.
« On y arrive. »
« J’essaie juste de comprendre. »
« Bien sûr. »
« Tu le connais depuis longtemps? »
« Pas vraiment. »
« Mais tu savais qu’il venait souvent ici. »
« Oui. »
« Depuis des années. »
« Oui. »
Steph attendit.
Marianne ne compléta pas.
« Il travaille à Toronto? »
« Oui. »
« Dans quoi? »
Elle leva les yeux vers lui.
« T’es subtil. »
« Merci. »
« C’était pas un compliment. »
Steph prit son café.
« Je pensais que ça l’était. »
Marianne posa son outil.
Elle en prit un autre.
« Je l’ai rencontré à Toronto. »
« Tu vivais là? »
« Quelques mois. »
« Pour travailler? »
« Entre autres. »
Steph attendit encore.
Cette fois, Marianne sourit.
« Tu fais ça exprès? »
« Quoi? »
« Tu laisses le silence jusqu’à ce que l’autre personne le remplisse. »
Steph réfléchit.
« Peut-être. »
« Très gestion. »
« Très efficace. »
« Daniel est gentil. »
Steph fronça légèrement les sourcils.
« C’est pas vraiment un métier. »
« Tu voulais un portrait. »
« J’ai demandé ce qu’il faisait. »
« Même chose avec toi. »
Steph accepta le coup.
Marianne reprit.
« Il est poli. Il écoute. Il parle pas beaucoup de lui. Il se souvient des affaires que tu lui dis. »
Steph pensa à la chambre d’hôtel.
Daniel qui regardait.
Daniel qui attendait.
Daniel qui ne semblait jamais pressé.
« Ça, oui. »
Marianne le regarda.
« Tu vois. »
« Il a quel âge? »
« Quarante et quelques. »
« Quarante et quelques, c’est large. »
« J’ai jamais demandé son certificat de naissance. »
Steph hocha la tête.
« Il est riche? »
Marianne éclata de rire.
« Wow. »
« Quoi? »
« T’es rendu direct. »
« Ça économise du temps. »
Elle reprit son café.
« Oui. »
« Genre riche ou genre il a une belle montre? »
« Genre il ne regarde pas les prix. »
Steph regarda sa propre tasse.
« Ça peut être les deux. »
« Daniel n’a pas une belle montre. »
« Okay. »
« Enfin, peut-être qu’elle est belle. J’en sais rien. »
Elle haussa les épaules.
« Elle est discrète. »
Steph pensa encore à l’hôtel.
Aux vêtements.
À la façon dont Daniel n’avait rien demandé.
Il essayait de remettre les détails en ordre.
Pas la chronologie.
Daniel.
Le type de personne.
« Marié? »
« Non. »
« En couple? »
« Pas que je sache. »
« Famille? »
Marianne le regarda.
« Steph. »
« Quoi? »
« Tu vas me demander son groupe sanguin? »
« Si tu l’as. »
Elle rit.
Puis son visage redevint neutre.
« Pourquoi il t’intéresse autant? »
Steph regarda la voiture.
Bonne question.
« Je sais pas. »
Ce n’était pas complètement vrai.
Mais ce n’était pas faux non plus.
« Tu passes une nuit avec un gars et maintenant tu me fais son dossier. »
Steph sourit légèrement.
« Je l’ai rencontré. Après tu le connais. Puis tu me dis qu’il vient ici depuis longtemps. »
« Montréal est pas si grande. »
« Toronto non plus, apparemment. »
Marianne essuya ses mains sur son pantalon.
« Daniel connaît beaucoup de monde. »
« Dans les bars? »
« Partout. »
« Travail? »
Elle hésita.
Encore une fois, très peu.
Mais Steph commençait à reconnaître ses hésitations.
Il ne savait pas s’il les voyait vraiment ou s’il les inventait.
« En partie. »
« Tu sais ce qu’il fait ou pas? »
Marianne regarda vers le bureau vitré.
Personne ne semblait s’occuper d’eux.
Elle reprit son café.
« Oui. »
Steph attendit.
Marianne soupira.
« Il est dans la mafia. »
Steph ne répondit pas.
Une ponceuse démarra à l’autre bout du garage.
Il regarda Marianne.
Elle ne souriait pas.
« La mafia. »
« Oui. »
Steph chercha quelque chose dans son visage qui transformerait la phrase en joke.
Il ne trouva rien.
« Genre... »
Il fit un petit mouvement de la main.
« La mafia. »
« Oui, Steph. »
« Okay. »
Il prit une gorgée de café.
Il n’avait soudainement plus aucune idée du goût qu’il avait.
« Haut placé. »
Steph baissa lentement son café.
« Haut placé comment? »
« Je connais pas son organigramme. »
Malgré lui, Steph sourit.
« À Toronto? »
« À Toronto. »
Il regarda la voiture démontée.
Puis Marianne.
Puis son café.
Dans sa tête, Daniel changeait de catégorie.
Le problème était qu’il ne savait pas dans laquelle le mettre.
Touriste.
Homme rencontré dans un bar.
Type sympathique.
Homme riche.
Mafia.
Il n’aimait pas les catégories qui obligeaient à réorganiser toutes les précédentes.
Il allait dire quelque chose.
Puis il s’arrêta.
Marianne avait repris son outil.
Steph la regarda.
« Comment tu savais? »
Elle leva les yeux.
« Savais quoi? »
« Que j’avais passé la nuit avec Daniel. »
Marianne resta immobile.
Le compresseur se mit en marche.
Steph attendit.
« Je t’ai jamais dit ça. »
Marianne ne répondit pas.
Quelqu’un fit tomber quelque chose au fond du garage.
Un bruit métallique sec.
Steph posa son café sur l’établi.
« Merci pour le café. »
Marianne ne souriait plus.
Steph prit son manteau.
Il traversa le garage.
Personne ne le regarda partir.
Dehors, l’air était froid.
Il marcha jusqu’au coin de la rue avant de sortir son téléphone.