V

1 280 semaines

Lio trouva la première caisse dans la chambre.

Elle était ouverte sur le sol, à moitié remplie de vêtements pliés avec une précision inhabituelle. Aldric pliait mal. Il avait toujours plié mal. Il roulait les manches ensemble, mettait les pantalons au fond et comptait sur le poids du reste pour que tout finisse par tenir.

Lio resta dans l’encadrement de la porte.

— Tu fais quoi ?

Aldric ne leva pas les yeux.

— Je trie.

— Dans une caisse.

— Oui.

Lio entra et regarda les vêtements avant de regarder Aldric.

— Tu pars ?

Cette fois, Aldric s’arrêta.

— Oui.

Lio attendit la suite. Elle ne vint pas.

Il alla s’asseoir sur le bord du lit. Depuis quelques semaines, les silences d’Aldric avaient changé. Ils n’étaient plus ceux d’un homme qui cherchait ses mots. Ils ressemblaient davantage à des réponses qu’il avait décidé de garder pour lui.

Sur la petite table près du mur, un rapport était encore ouvert. Lio le connaissait, pas dans le détail. Aldric en recevait plusieurs depuis quelques mois et les lisait parfois deux ou trois fois. Celui-là venait du nord. Eidan y était mentionné. Encore. Lio se leva et prit l’interface. Aldric la lui retira des mains, pas brutalement.

— J’ai le droit de lire.

— Je sais.

Il posa l’interface sur la table et éteignit l’écran.

Lio le regarda.

— Tu fais ça tout le temps maintenant.

— Quoi ?

— Ça.

Aldric attendit.

— Eidan.

Quelque chose passa sur son visage. Lio l’avait déjà vu lorsqu’ils parlaient de leur fils. De la fierté, d’abord. Elle n’avait rien d’étrange. Eidan n’avait pas encore vingt-quatre ans et son nom apparaissait maintenant dans des rapports provenant d’endroits où aucun d’eux n’était allé. Des unités parlaient de lui. Des décisions remontaient jusqu’à lui. Des hommes plus âgés que lui attendaient parfois de savoir ce qu’il pensait avant d’agir.

Aldric avait toujours été fier d’Eidan.

Ce n’était plus seulement de la fierté.

— Qu’est-ce qu’il a fait cette fois ? demanda Lio.

— Rien.

— Alors pourquoi tu relis ça ?

Aldric regarda l’interface éteinte.

— Tu les as vus.

— Les rapports ?

— Oui.

— J’en ai vu.

— Tous ?

— Non.

Aldric hocha la tête comme si cela expliquait quelque chose. Lio sentit l’irritation arriver avant l’inquiétude.

— Montre-moi.

Aldric ralluma l’écran. Il ne lui donna pas le rapport, mais en ouvrit un autre, puis un autre. Des cartes. Des déplacements. Des pertes. Des zones qui tenaient alors qu’elles n’auraient pas dû tenir. Des hommes déplacés avant que quelque chose arrive. Des attaques qui s’arrêtaient là où les projections disaient qu’elles devaient passer.

Lio parcourut les données.

— Et ?

Aldric le regarda.

— Tu vois pas ?

— Je vois des rapports.

— Lio.

Il prononça son nom doucement.

Lio posa l’interface.

— Dis-le.

Aldric ne répondit pas immédiatement.

— Il les protège.

Lio regarda encore l’écran.

— Eidan ?

— Oui.

— Il commande même pas tout ça.

— Je sais.

— Alors c’est pas lui.

Aldric sourit.

Ce sourire inquiéta Lio plus que le reste.

— Justement.

Lio resta silencieux. Aldric reprit l’interface et fit défiler quelques lignes sans réellement les lire. Il les connaissait déjà.

Lio regarda la caisse.

— Et tu pars.

— Oui.

— À cause de ça ?

Aldric posa l’interface.

— Oui.

— Ça fait pas beaucoup de sens.

Aldric retourna vers les vêtements.

— Je sais.

— Non, je pense pas que tu sais.

Aldric plia une chemise et la posa dans la caisse.

— Tu parles d’Eidan comme si...

Lio s’arrêta. Aldric leva les yeux.

— Comme si quoi ?

Lio chercha le mot et regretta presque de le trouver.

— Comme si c’était un dieu.

Aldric ne rit pas. Il ne protesta pas non plus.

Lio sentit quelque chose se resserrer dans sa poitrine.

— Aldric.

— Regarde ce qui arrive autour de lui.

— C’est notre fils.

— Je sais.

— Il a même pas vingt-quatre ans.

— Je sais.

Lio regarda l’homme devant lui. C’était encore Aldric. La même façon de se tenir. Les mêmes mains. Le même visage qu’il connaissait depuis mille deux cent quatre-vingts semaines.

Et pourtant quelque chose lui échappait.

— Pourquoi tu veux t’éloigner de lui si tu crois tout ça ?

Aldric ne répondit pas. Lio attendit assez longtemps pour comprendre qu’il n’avait pas l’intention de le faire.

— Aldric.

Il s’assit sur le bord de la caisse.

— Parce que j’en ai peur.

Lio ne s’attendait pas à la réponse.

— D’Eidan ?

— Non.

Aldric baissa les yeux vers ses mains.

— Du bouclier.

Lio resta debout devant lui.

— Pourquoi ?

Pendant quelques secondes, Aldric eut l’air simplement fatigué.

— Parce qu’il m’a déjà pris mon Lio.

Lio ne bougea plus. Il regarda Aldric, puis la caisse, puis de nouveau Aldric.

— Je suis là.

— Je sais.

La réponse vint immédiatement.

Cette fois, Lio sentit la colère.

— Alors regarde-moi.

Aldric leva les yeux.

— Je suis là.

— Oui.

— Je suis ton oméga.

— Oui.

— Je suis pas parti.

Aldric le regardait avec une douceur qui rendait tout pire.

— Je sais.

Lio recula d’un pas.

— Alors qu’est-ce qu’il t’a pris ?

Aldric ouvrit la bouche, mais rien ne sortit. Pour la première fois depuis le début de la conversation, il sembla ne pas avoir de réponse. Lio attendit quand même.

Aldric finit par regarder la caisse.

— Je sais pas.

Le silence resta entre eux.

Lio aurait pu lui dire de rester. Il y pensa, pas longtemps. Il connaissait assez Aldric pour savoir que la caisse n’était pas une décision en train d’être prise. C’était une décision terminée.

— Tu vas où ?

— Au sud.

— Où au sud ?

— Je sais pas encore.

— Et tu vas faire quoi ?

— Continuer.

Lio s’assit de nouveau sur le lit pendant qu’Aldric remettait les derniers vêtements dans la caisse.

— Ça fait toujours pas beaucoup de sens, dit Lio.

— Je sais.

— Arrête de dire que tu sais.

Aldric eut presque un sourire.

— D’accord.

Il ferma la caisse. Lio regarda ses mains rester un moment sur le couvercle.

— Jusqu’où tu vas aller ?

Aldric resta immobile.

— Assez loin.

— FIN DU CHAPITRE —