VI

Le départ

Eidan rendit l’annonce publique à neuf heures.

Il n’utilisa ni la salle des fonctions ni l’une des plateformes du palais. Il passa simplement par le canal public attaché à sa fonction de Vecmus. Le message dura moins d’une minute : il quitterait le royaume le lendemain matin pour Nouvelle Corzen. Personne ne recevrait l’ordre de partir avec lui et personne ne serait considéré comme déloyal s’il décidait de rester.

Il donna l’heure et le point de rassemblement, puis coupa la transmission.

Marcus était dans ses quartiers avec lui. Il avait apporté quelque chose de chaud depuis une cuisine de service et le tenait entre ses mains.

— C’est tout ?

— Oui.

— Tu veux pas expliquer pourquoi ?

— Ils savent pourquoi.

Marcus regarda l’écran redevenu noir.

— Certains vont venir juste parce que c’est toi.

— Oui.

— D’autres parce que c’est moi.

— Oui.

— Et certains parce qu’ils pensent que partir avec toi est plus sécuritaire.

Eidan leva les yeux.

— Ils choisissent quand même.

Marcus finit par boire.

———

À midi, cinquante-sept personnes avaient enregistré leur départ. À quatorze heures, cent neuf. À seize heures, quatre-vingt-treize.

Certaines inscriptions disparaissaient après quelques minutes. D’autres restaient plusieurs heures avant d’être annulées. Des noms que Marcus connaissait apparaissaient puis disparaissaient. Il ne contacta personne.

Une fois seulement, il ouvrit une fiche et resta dessus plus longtemps que les autres. Le statut indiquait RESTE. Marcus fixa le mot quelques secondes avant de fermer la fiche. Eidan avait vu laquelle c’était. Il ne dit rien.

À dix-neuf heures, ils étaient cent trente-deux.

— Tu t’attendais à combien ? demanda Marcus.

— Je sais pas.

— Mensonge.

Eidan réfléchit.

— Plus.

Marcus hocha la tête.

— Moi aussi.

———

Le message de Soren arriva à vingt et une heures sous la forme d’une attribution logistique.

Véhicules de personnel, transports blindés, unités médicales, réserves énergétiques, rations, équipement et armement. Marcus parcourut la liste deux fois avant de s’arrêter sur la restriction ajoutée aux systèmes offensifs.

VERROUILLAGE TERRITORIAL ACTIF

— C’est intelligent, dit-il.

Eidan regarda l’interface.

— Oui.

Les armes seraient inutilisables tant qu’ils se trouveraient à l’intérieur du royaume. La restriction disparaîtrait automatiquement après le passage de la frontière.

Marcus reposa l’interface.

— Il nous donne tout ce qu’il faut pour partir sans nous donner de quoi changer d’idée.

— Oui.

— J’aurais fait pareil.

Eidan eut presque un sourire.

———

Le lendemain, à sept heures dix, deux cent onze personnes étaient inscrites.

Eidan ferma les inscriptions.

La plateforme sud était déjà occupée par les véhicules fournis par Soren et ceux que les civils avaient amenés eux-mêmes. Deux cent onze personnes semblaient beaucoup sur une liste. Réparties entre les transports, les caisses et les véhicules en préparation, elles semblaient beaucoup moins nombreuses.

Il y avait des militaires, mais pas autant que Marcus aurait pu en mobiliser avec un ordre. Certains étaient en uniforme, d’autres non. Des techniciens, des employés du palais, des équipes médicales et plusieurs familles complétaient le groupe.

Marcus n’avait donné aucun ordre pour qu’ils viennent. Maintenant qu’ils étaient là, il recommença naturellement à commander.

Les véhicules lourds furent placés en tête, les unités médicales au centre, les transports civils répartis entre les blindés. En quelques minutes, le rassemblement prit la forme d’un convoi.

Soren arriva pendant les derniers préparatifs.

Il traversa la plateforme seul et s’arrêta devant Eidan et Marcus.

— Deux cent onze.

— Oui.

— C’est moins que je pensais.

— Moi aussi.

Marcus désigna les véhicules.

— Le matériel est bon.

— Oui.

— Les armes aussi.

Soren le regarda.

— Je ne vais pas vous fournir des armes fonctionnelles à l’intérieur du royaume.

— J’aurais fait pareil.

— Je sais.

Marcus eut un petit mouvement de tête, comme s’il acceptait la réponse.

Soren se tourna vers Eidan.

— Nouvelle Corzen.

— Oui.

Il n’ajouta rien sur le territoire. Eidan connaissait les opérations qui y avaient été menées. Les rapports de Marcus lui étaient parvenus bien avant leur retour.

Autour d’eux, les derniers compartiments se fermaient. Les moteurs des premiers transports étaient déjà actifs et leur vibration traversait le sol de la plateforme.

Eidan tendit la main.

Soren la regarda un instant avant de la prendre.

— Tu peux encore rester.

— Non.

Soren hocha la tête.

— Je sais.

Ils se séparèrent.

———

Le convoi partit quelques minutes après huit heures.

Marcus conduisait le véhicule de tête. Eidan était à côté de lui. Derrière, les transports militaires et civils s’étendaient suffisamment loin pour que les derniers disparaissent par moments derrière les structures de la ville.

Le palais disparut le premier.

Puis les quartiers périphériques laissèrent place aux installations énergétiques, aux relais et aux infrastructures qui marquaient encore la présence du royaume longtemps après la fin des zones habitées.

Quelques personnes s’étaient placées près des voies pour regarder passer le convoi. Certaines saluèrent. Eidan ne savait pas si elles étaient venues pour lui ou pour ceux qui partaient.

Il ne chercha pas à le savoir.

Ils atteignirent la limite territoriale à onze heures vingt-sept. Il n’y avait pas de mur, seulement des balises et une station automatisée au bord de la voie.

Marcus ne ralentit presque pas.

Le véhicule franchit la limite.

RÉSEAU TERRITORIAL — DÉCONNECTÉ

Puis :

RESTRICTIONS OFFENSIVES LEVÉES

Les contrôles auparavant grisés devinrent disponibles.

Derrière eux, le deuxième véhicule passa la frontière, puis le troisième. Sur l’affichage tactique, leurs systèmes s’activèrent les uns après les autres à mesure que le convoi quittait le royaume.

Eidan regarda les points changer.

Marcus continua vers Nouvelle Corzen.

### VII — Les sous-sols

Il passa une partie de la matinée à démonter une unité de filtration récupérée deux niveaux plus haut. La membrane était inutilisable, mais le régulateur pouvait encore servir. Il retira la pièce, nettoya les contacts et la posa avec les autres composants qu’il conservait. Il avait appris à ne pas jeter ce qui fonctionnait encore. Nouvelle Corzen en contenait énormément.

Les infrastructures souterraines s’étendaient bien au-delà des zones qu’il avait explorées. Certaines galeries se perdaient sous des secteurs entièrement détruits. D’autres descendaient vers des niveaux dont les plans disponibles ne faisaient aucune mention. Il avait essayé d’en cartographier une partie au cours de ses premiers mois, jusqu’à ce que ses propres relevés commencent à se contredire.

Une porte qu’il avait notée condamnée s’était ouverte trois semaines plus tard. Un corridor privé d’alimentation avait retrouvé de la lumière pendant deux jours avant de redevenir noir. Un terminal dont il avait retiré lui-même l’unité énergétique avait affiché une ligne de diagnostic lorsqu’il était passé devant.

Il avait démonté le terminal.

Il n’avait rien trouvé.

Il l’avait remonté.

Le phénomène ne s’était jamais reproduit.

———

À onze heures, il remonta de deux niveaux pour vérifier un ancien réservoir. La porte de service s’ouvrit à son approche.

Il ralentit.

Elle n’avait jamais fait ça.

Il passa la main devant le capteur. Rien. Il recula de deux pas. La porte resta ouverte.

Il attendit quelques secondes avant de traverser.

Le réservoir était à quarante et un pour cent. La veille, il était à quarante-trois. La consommation correspondait approximativement à ce qu’il avait prévu. Il nota la mesure, vérifia une conduite secondaire et revint vers le corridor.

La porte était toujours ouverte.

Il passa.

Elle se referma derrière lui.

Il resta immobile un instant, la main posée contre le métal, puis la retira.

— D’accord.

Il continua.

———

L’après-midi, il monta jusqu’à l’un des anciens postes techniques près de la surface.

Il le faisait tous les quatre ou cinq jours. Quelques humains vivaient encore dans le territoire, suffisamment peu nombreux pour qu’ils puissent passer des semaines sans se rencontrer. Il connaissait l’existence de certains d’entre eux. Il supposait que certains connaissaient la sienne.

Ils s’évitaient.

Cela fonctionnait.

Il activa l’un des terminaux du poste. L’écran resta noir. Il attendit, puis frappa deux fois le côté du boîtier.

L’écran s’alluma.

Il consulta les relevés disponibles. Température des conduits, activité énergétique, état des accès principaux. La plupart des données étaient incomplètes. Plusieurs secteurs affichaient des valeurs impossibles.

Une alerte apparut.

MOUVEMENT — AXE OUEST

Il fronça les sourcils.

Il n’avait jamais réussi à faire fonctionner les alertes.

Il ouvrit le relevé. Plusieurs signatures approchaient. Il pensa d’abord à des unités mécaniques, mais les mouvements étaient trop réguliers et trop rapides.

Des véhicules.

Beaucoup.

———

Il lui fallut près de vingt minutes pour atteindre une ancienne salle de contrôle dont le mur extérieur s’était partiellement effondré pendant l’offensive. Depuis l’intérieur, une ouverture donnait sur une partie de l’axe principal et sur les anciennes installations logistiques.

Il resta suffisamment loin du bord pour ne pas être visible.

Le convoi avançait lentement.

Les véhicules de tête étaient militaires. Les suivants transportaient du personnel, du matériel et des civils. Il observa leur espacement, leur manière d’occuper les intersections et la disposition des unités armées autour des transports plus vulnérables.

Il connaissait cette manière de faire.

Puis le premier véhicule s’immobilisa.

Les militaires descendirent avant les civils. Deux équipes se séparèrent presque immédiatement, l’une vers les structures au nord, l’autre vers les accès inférieurs. Une troisième resta près des véhicules.

Un homme descendit du véhicule de tête.

Cette fois, il sut.

Marcus.

Il recula légèrement lorsque l’une des équipes se rapprocha d’un accès souterrain.

Elle ne descendit pas.

Il revint à l’ouverture.

D’autres portières s’ouvraient maintenant. Les civils commençaient à sortir des transports et à rejoindre la zone sécurisée. Des caisses étaient déjà déchargées. Ce n’était pas une patrouille.

Ils venaient s’installer.

Il continua d’observer jusqu’à ce que la portière avant du premier véhicule s’ouvre.

Un homme posa un pied au sol.

Il ne voyait pas encore son visage.

Quelque chose dans le mouvement le fit se rapprocher de l’ouverture.

L’appui d’abord. Le transfert du poids vers la jambe droite. L’épaule qui suivait avec une fraction de retard lorsque l’homme se retourna vers le véhicule.

Il sentit son corps se raidir.

L’homme contourna le véhicule.

Le visage apparut.

Il avait changé.

Bien sûr qu’il avait changé.

Mais ce ne fut pas le visage qui le convainquit.

Pendant des années, il avait observé ces mouvements avant de les corriger. Il avait appris la longueur de ses pas, la vitesse de ses réactions, les angles qu’il privilégiait lorsqu’il croyait ne pas être observé. Il avait connu son corps à une époque où celui-ci changeait encore d’un mois à l’autre.

Vingt ans n’avaient pas suffi.

Eidan rejoignit Marcus.

Veran resta derrière le mur.

Il avait essayé plusieurs fois d’imaginer ce qu’il dirait s’il le revoyait. Au début, les réponses avaient été longues. Avec les années, elles étaient devenues plus courtes.

Puis il avait cessé de poser la question.

Eidan échangea quelques mots avec Marcus. Marcus désigna une structure plus loin. Eidan regarda dans cette direction avant de lever les yeux vers les bâtiments qui les entouraient.

Son regard passa sur l’ancienne salle de contrôle.

Veran recula.

Il ne savait pas s’il avait été visible.

Son dos toucha le mur.

Vingt ans plus tôt, il lui avait dit cinq mois.

Il resta là jusqu’à ce que les voix des nouveaux arrivants commencent à se mélanger aux bruits des véhicules et du matériel qu’on déchargeait.

Il ne retourna pas à l’ouverture.

———

Veran redescendit par le même chemin.

Au troisième niveau, il entendit une équipe militaire dans un corridor parallèle. Il reconnut les ordres brefs, le rythme des déplacements, le bruit des armes contre l’équipement. Il attendit derrière une porte de maintenance jusqu’à ce que les voix disparaissent.

Personne ne le vit.

Lorsqu’il atteignit ses quartiers, tout était exactement comme il l’avait laissé. Il rangea son équipement, posa son arme près de la porte et s’assit sur le bord de sa couchette.

Il resta ainsi longtemps.

La lumière du corridor s’alluma.

Veran leva les yeux.

Elle resta allumée quelques secondes avant de s’éteindre.

Cette fois, il ne chercha pas le capteur.

Une dizaine de minutes plus tard, il entendit quelqu’un dans le corridor.

Veran ne bougea pas.

Des pas approchèrent dans l’obscurité. La lumière qui venait de s’éteindre se ralluma au moment où un jeune homme entra dans la section. Il portait un sac sur une épaule et quelque chose enveloppé dans un morceau de tissu sous le bras.

Il s’arrêta en voyant Veran assis sur la couchette.

— Qu’est-ce qui s’est passé ?

— Rien.

Le jeune homme déposa son sac.

— Il y a des véhicules dehors.

Veran ne répondit pas.

— Beaucoup.

— Deux cent onze personnes.

Le jeune homme le regarda.

— T’es monté voir.

— Oui.

Il posa ce qu’il avait rapporté sur une tablette, puis resta debout devant lui.

— C’est l’armée ?

— En partie.

— Celle qui a fait ça ?

Veran releva les yeux.

— Oui.

Le silence dura quelques secondes.

— Ils vont rester ?

— Je pense.

Le jeune homme regarda vers le corridor.

— On fait quoi ?

Veran ne répondit pas tout de suite. Il avait eu presque vingt minutes pour redescendre, puis davantage pour s’asseoir dans cette pièce. Il n’avait toujours pas trouvé de réponse.

— Rien.

— Rien ?

— Pour l’instant.

Le jeune homme le fixa. Il connaissait suffisamment Veran pour comprendre qu’il manquait quelque chose.

— Qui est arrivé ?

Veran baissa les yeux vers ses mains.

— Marcus.

Le nom ne provoqua presque aucune réaction.

Veran aurait pu s’arrêter là.

— Et le Vecmus.

Cette fois, Maret ne dit rien.

La lumière du corridor s’éteignit derrière lui.

— FIN DU CHAPITRE —